Aller au contenu
Martin Blais
Formation

Shawn Baichoo : se battre sans jamais cesser de jouer

Au combat scénique, la précision crée l’illusion du danger. Avec Shawn Baichoo, j’ai travaillé le timing, la sécurité, l’écoute du partenaire et le jeu derrière la chorégraphie.

J’ai suivi une formation en combat scénique avec Shawn Baichoo à la Triple Threat Academy de Montréal au début de 2023. J’arrivais là avec beaucoup d’enthousiasme, évidemment. Apprendre à donner des coups de poing, recevoir des attaques, construire une bagarre et comprendre un peu mieux le monde du stunt fighting, ça possède un côté franchement ludique lorsqu’on est acteur. Mais j’ai rapidement découvert que le combat scénique était beaucoup plus intéressant que simplement apprendre à « faire semblant de se battre ».

Parce qu’une bonne scène de combat repose sur un paradoxe assez fascinant : tout doit donner l’impression que ça pourrait déraper à n’importe quel moment alors qu’en réalité, presque rien ne doit être laissé au hasard. Les distances comptent, les trajectoires comptent, le rythme compte, le partenaire compte énormément. Et au milieu de toute cette mécanique, il faut encore jouer. C’est probablement ce qui m’a le plus intéressé dans cette formation avec Shawn.

Le combat commence bien avant le premier coup

Un combat de cinéma ou de théâtre peut sembler brutal, instinctif et désordonné. Pour les acteurs qui l’exécutent, c’est tout le contraire. Il faut savoir où l’on va, connaître le geste, respecter une distance, s’assurer que le partenaire sait ce qui s’en vient et donner au public ou à la caméra exactement l’angle nécessaire pour qu’un coup qui ne touche pas réellement paraisse pourtant convaincant. Et puis il faut recommencer.

Cette précision pourrait facilement rendre le résultat froid ou mécanique, mais lorsqu’elle est suffisamment maîtrisée, elle produit plutôt l’effet inverse : elle libère l’acteur. Une fois que je sais où passe le bras, où je dois être et comment mon partenaire va réagir, je peux recommencer à m’occuper de la scène. Pourquoi est-ce que je frappe? Pourquoi est-ce que j’hésite? Est-ce que je veux réellement blesser l’autre ou seulement lui faire peur? Est-ce que je me défends? Est-ce que je perds le contrôle? Est-ce que je viens tout juste de comprendre que je suis beaucoup moins fort que je le pensais? Tout à coup, on ne chorégraphie plus seulement une série de coups. On raconte quelque chose.

Le partenaire est celui qui vous permet d’être dangereux

Une des choses que le combat scénique rend extrêmement évidentes, c’est à quel point notre partenaire participe à notre propre performance. Un excellent coup de poing scénique ne dépend pas uniquement de celui qui le donne. La personne qui le reçoit doit aussi le vendre. Elle doit réagir au bon moment, avec la bonne amplitude, dans la bonne direction. Elle doit participer à l’illusion. Autrement dit, je ne peux pas être spectaculaire tout seul.

Et je trouve ça intéressant parce que cette vérité dépasse complètement le combat. Elle vaut pour presque toutes les scènes que nous jouons. Mon partenaire est constamment en train de me permettre d’exister. Il m’envoie quelque chose, je le reçois, je lui retourne autre chose. Lorsqu’on oublie cette circulation et qu’on commence à jouer chacun dans notre petite bulle, ça finit presque toujours par paraître.

Avec Shawn, le caractère physique du travail rendait cette interdépendance impossible à ignorer. Si je n’écoute pas réellement mon partenaire dans une scène dialoguée, la scène sera probablement moins bonne. Si je ne l’écoute pas dans un combat, quelqu’un risque en plus de recevoir un avant-bras quelque part où il ne devait pas être. Ça clarifie assez rapidement les priorités.

Une chorégraphie n’est pas encore une scène

On peut apprendre parfaitement une succession de mouvements et obtenir malgré tout quelque chose de complètement vide. Coup, blocage, retour, esquive, chute : techniquement impeccable. Mais pourquoi?

C’est là que le combat redevient du jeu d’acteur. Le personnage ne connaît évidemment pas la chorégraphie. Il ne sait pas qu’au quatrième mouvement il doit recevoir un coup et qu’au sixième il va renverser la situation. Il essaie simplement de survivre, d’attaquer, de fuir, de protéger quelqu’un ou d’obtenir quelque chose. L’acteur, lui, connaît tout. Et son travail consiste justement à connaître suffisamment bien cette structure pour pouvoir faire croire qu’elle est en train d’arriver pour la première fois.

Je trouve que c’est un exercice formidable de présence. On sait exactement ce qui va se produire et, malgré tout, il faut laisser la scène conserver sa capacité de nous surprendre. Ce n’est finalement pas très différent d’un dialogue que l’on connaît par cœur. Je sais ce que mon partenaire va dire. Je connais ma prochaine réplique. Pourtant, si je commence simplement à attendre mon tour de parler, la scène meurt. Le combat scénique rend simplement cette mécanique beaucoup plus visible.

Vendre le coup sans vendre le truc

Il y a aussi quelque chose de fascinant dans l’illusion elle-même. Au cinéma, un coup peut passer à une certaine distance du visage et paraître brutal simplement à cause de l’angle de caméra, du mouvement de celui qui le reçoit, du timing et éventuellement du son ajouté plus tard. Sur scène, il faut construire la même illusion en tenant compte du point de vue du public.

Tout est donc extrêmement précis. Mais le spectateur, lui, ne doit jamais penser à cette précision. Il ne doit pas voir : « Belle distance de sécurité. » Il doit penser : « Ouch. » C’est tout.

Et ce principe me plaît beaucoup parce qu’il existe partout dans le métier. Nous passons énormément de temps à apprendre de la technique pour qu’éventuellement personne ne la remarque. Un acteur peut travailler sa voix, ses marques, son cadrage, son regard, sa respiration, sa continuité, son texte et son rythme. Mais lorsque la scène fonctionne, le public n’est pas censé admirer tout ce travail. Il est censé oublier qu’il existe. Le combat scénique pousse cette idée presque jusqu’à l’absurde : énormément de contrôle pour créer l’impression d’une perte totale de contrôle.

Le corps raconte lui aussi

Cette formation m’a aussi rappelé à quel point le corps de l’acteur participe à l’histoire. Deux personnages ne reçoivent pas le même coup de la même manière. Quelqu’un d’habitué à se battre ne bougera probablement pas comme quelqu’un qui vient de recevoir le premier coup de poing de sa vie. Un personnage terrifié n’aura pas le même centre de gravité qu’un personnage qui cherche activement l’affrontement.

Il y a donc tout un jeu qui commence avant même la chorégraphie : la posture, la façon d’avancer, la manière de protéger son visage, le temps nécessaire avant d’oser répliquer, la réaction à la douleur, le moment précis où la peur devient colère, ou l’inverse. Et c’est là que le combat devient réellement intéressant pour un acteur. Le mouvement n’est plus une couche ajoutée par-dessus la scène. Il devient une autre façon de raconter le personnage.

Shawn : acteur avant tout

C’est aussi ce que j’aimais dans la façon dont Shawn enseignait ce travail. Son parcours touche évidemment au combat scénique, aux cascades et à la chorégraphie, mais il est aussi profondément acteur. Son métier l’a amené au théâtre, au cinéma, à la télévision, à la voix, au doublage, au jeu vidéo et à la capture de performance. Il a notamment prêté sa voix et sa performance à des personnages de Watch Dogs, Rainbow Six, Assassin’s Creed et Outlast.

Cette polyvalence se ressent dans son approche. Il ne s’agit pas simplement de savoir exécuter une technique physique. Il faut que cette technique continue d’appartenir au personnage et à la scène. Dans le monde du jeu vidéo et de la capture de performance, c’est particulièrement évident : le corps, la voix et le jeu doivent parfois fonctionner ensemble dans un environnement où une partie du résultat final n’existe même pas encore devant l’acteur. On doit être extrêmement précis techniquement tout en continuant à créer quelque chose de vivant.

Et cette combinaison entre précision et jeu ressemble finalement beaucoup à ce que j’ai retrouvé dans son enseignement du combat scénique.

Sérieux dans le travail, pas dans l’ambiance

J’avais commencé cette formation très emballé et, dès les premiers cours, je me souviens d’avoir trouvé l’expérience franchement amazing. Le travail était sérieux. La sécurité devait l’être. La précision aussi. Mais l’apprentissage, lui, n’avait pas besoin d’être lourd.

C’est probablement une des qualités que je retiens le plus de Shawn comme formateur. Il possède une compétence extrêmement spécialisée, mais ne crée pas autour d’elle une aura intimidante ou inaccessible. On travaille, on recommence, on corrige, mais on peut également avoir énormément de plaisir à le faire.

J’aime beaucoup cette combinaison chez un professeur. Il y a des disciplines où la conscience du risque peut facilement rendre tout le monde tendu. Le combat scénique pourrait certainement en faire partie. Pourtant, lorsqu’un cadre clair est installé et que chacun comprend ses responsabilités, la confiance finit justement par permettre davantage de liberté. On peut alors commencer à jouer.

Une compétence qui dépasse largement les scènes de bagarre

Je suis sorti de cette formation avec beaucoup plus que quelques techniques de combat. J’y ai retrouvé plusieurs éléments fondamentaux du métier : l’écoute, le timing, la conscience du partenaire, le contrôle du corps, la précision, la répétabilité, la capacité de recevoir une note et surtout la différence entre faire davantage et faire plus précisément.

« Mets plus d’énergie » n’est pas toujours une solution. Une meilleure distance peut l’être. Un mouvement plus clair. Une réaction plus juste. Un temps de retard avant de riposter. Un regard vers la mauvaise sortie avant de comprendre qu’on est coincé. Souvent, l’intensité vient de la précision plutôt que de l’agitation.

Et cette idée-là m’est restée bien au-delà du combat scénique.

Ce que j’en garde aujourd’hui

Avec quelques années de recul, je considère encore le combat scénique beaucoup moins comme une spécialité isolée que comme une extension du vocabulaire de l’acteur. On apprend évidemment à créer une illusion physique de violence de façon contrôlée et sécuritaire, mais on apprend surtout à faire vivre une scène à l’intérieur d’une structure extrêmement précise.

Le corps doit raconter. Le partenaire doit compter. La chorégraphie doit disparaître. Le danger doit sembler réel alors que la sécurité, elle, doit l’être réellement. Et quelque part au milieu de tout ça, il faut conserver suffisamment de disponibilité pour que deux acteurs qui savent exactement ce qui va arriver puissent malgré tout donner l’impression qu’ils le découvrent ensemble.

C’est ce que j’ai beaucoup aimé apprendre avec Shawn Baichoo. J’y ai découvert le cascadeur, le chorégraphe et le coordonnateur de cascades, bien sûr, mais surtout un acteur qui comprend que la technique physique ne remplace jamais le jeu. Elle lui donne simplement un autre langage.

Et Shawn est franchement agréable à avoir comme professeur lorsqu’on commence à l’apprendre.

Shawn Baichoo à la Triple Threat Academy

C’est à la Triple Threat Academy de Montréal que j’ai suivi ma formation avec Shawn. L’Académie propose périodiquement des cours et ateliers de combat scénique avec lui, avec des formats et niveaux qui peuvent varier selon les sessions.

Pour quelqu’un qui souhaite découvrir cette discipline, je recommande simplement de vérifier directement avec l’Académie les formations actuellement offertes, les prérequis et les prochaines dates plutôt que de se fier aux informations d’une ancienne session.

Triple Threat Academy
7927, boulevard Newman
LaSalle (Québec) H8N 2N9
514 366-7927
info@danse123.ca
triplethreatacademymtl.com