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Butô : Forme intemporelle
Du 20 au 24 novembre 2023 — 9h30 à 13h30 (lundi au vendredi)
Langue d’enseignement : anglais / Ouvert aux artistes de toutes les disciplines
Montréal, un lundi matin de novembre. Je pousse la porte grinçante du Studio 303 au troisième étage d’un ancien édifice du centre-ville, encore emmitouflé dans mon écharpe. La lumière pâle du matin filtre à travers les hautes fenêtres, éclairant le plancher de bois franc et le vaste espace presque vide. Dans l’air flotte ce mélange d’odeur de vieux plancher et d’encens discret – comme une promesse d’évasion. Je suis arrivé un peu en avance, le trac au ventre et le cœur battant plus vite qu’à l’habitude. Autour de moi, quelques autres participants s’étirent en silence ou échangent des sourires timides. On chuchote en anglais et en français. L’atmosphère est à la fois feutrée et fébrile: nous sommes tous là pour un stage intensif de Butô d’une semaine avec Denise Fujiwara, et aucun de nous ne sait exactement à quoi s’attendre.
Il est des voyages intérieurs qui laissent une empreinte indélébile. Mon incursion dans le Butô en fait désormais partie.
Dès les premières minutes, Denise nous accueille d’une voix douce et bienveillante. Menue, énergique, le regard pétillant de curiosité, elle dégage une présence apaisante. Je me sens à la fois curieux, un brin intimidé, mais prêt à plonger dans l’inconnu. Après tout, cela fait des années que je suis comédien et que je travaille mon jeu; pourtant, ce matin-là, j’ai l’impression d’être un débutant – et c’est exactement l’état d’esprit que je décide d’adopter.
Butô: l’art de la métamorphose
Pour comprendre ce qui va se passer durant cette semaine, il faut d’abord saisir ce qu’est le Butô. Né au Japon à la fin des années 1950, en pleine remise en question de l’après-guerre, le Butô (ou Butoh) est souvent surnommé la « danse des ténèbres ». Ses fondateurs, Tatsumi Hijikata et Kazuo Ohno, ont créé cette forme d’art en réaction aux conventions de la danse traditionnelle et de la société de l’époque . Le Butô est une danse à contre-courant, subversive et poétique, qui plonge dans les profondeurs de l’âme humaine. On y explore l’ombre et la lumière, le grotesque et le sublime, le vivant et l’invisible. Les mouvements peuvent être extrêmement lents, les corps souvent peints de blanc, les expressions faciales intenses ou étranges. Chaque geste, même infime, porte une charge émotionnelle forte .
Au-delà de l’esthétique parfois déroutante, le Butô est avant tout l’art de la transformation. Le danseur de Butô cherche à devenir plutôt qu’à faire. Il peut incarner successivement un vieillard, un enfant, une fleur qui éclôt ou un animal agonisant – tout est possible. Certains le décrivent comme « une danse de la transformation, qui enracine l’interprète et le spectateur dans le corps et sa relation à la nature et aux éléments » . C’est une exploration sensorielle et spirituelle où l’imaginaire mène la danse: on laisse surgir des images intérieures, des souvenirs, des forces de la nature, et on les laisse traverser le corps. En Butô, le corps devient un médium entre l’inconscient et le monde visible, un vecteur d’émotions brutes et de questions universelles. Autant dire que j’étais à des lieues de ma zone de confort habituelle de comédien, et c’est précisément ce qui m’attirait.
Denise Fujiwara: quand l’imaginaire mène la danse
Si le Butô est un art de la métamorphose, Denise Fujiwara en est l’une des grandes passeuses au Canada. Son travail de danse s’étend sur plus de quarante ans de pratique intensive, de performances et d’études . Ancienne gymnaste et danseuse contemporaine, Denise a découvert le Butô dans les années 1980 en travaillant avec la maître japonaise Natsu Nakajima – une rencontre qui a changé le cours de sa vie. « Working with Natsu Nakajima changed my life », confiait-elle dans une entrevue, expliquant qu’elle avait dû « tout recommencer à zéro, avec un esprit de débutant » pour apprivoiser cette forme artistique si éloignée des paradigmes occidentaux . Sous la tutelle de Natsu (et du regretté Yukio Waguri, un autre élève de Hijikata), Denise a plongé dans l’univers du Butô et en a fait sa propre voie.
Aujourd’hui, elle a développé une approche du Butô bien à elle, axée sur le mouvement profondément incarné et l’imaginaire. Curiosité, conscience, présence et créativité sont au cœur de son enseignement . Son parcours est impressionnant: elle a fondé sa compagnie Fujiwara Dance Inventions, co-fondé un festival (CanAsian Dance Festival), créé des solos marquants – par exemple Lost & Found, une pièce inspirée de l’œuvre de Sartre et soutenue par le réseau CanDance. Ses spectacles et ateliers l’ont menée sur les scènes de quatre continents . Sur scène, Denise est reconnue pour ses métamorphoses saisissantes et sa capacité à transporter le public dans des univers oniriques ou poignants. Mais c’est en studio, face à nous, que j’ai découvert une pédagogue humble et passionnée, désireuse de transmettre l’art de la transformation scénique. Elle nous a tout de suite invités à « être présents », à laisser notre ego à la porte du studio pour mieux accueillir ce qui allait émerger. Autrement dit, j’allais devoir, l’espace d’une semaine, oublier mes habitudes d’acteur et me rendre disponible à l’inconnu.
Cinq jours d’immersion Butô au Studio 303
Le stage s’est déroulé sur cinq matinées consécutives, de 9 h 30 à 13 h 30, dans l’ambiance intime du Studio 303. Nous étions un petit groupe d’artistes de divers horizons (danse, théâtre, cirque…), tous réunis par la même envie: explorer quelque chose de différent, de plus viscéral. Denise a commencé chaque journée par un échauffement tout en douceur, presque un rituel en soi. Pieds nus sur le plancher, yeux fermés, nous prenions le temps d’écouter notre respiration puis de « brosser » doucement l’espace autour de nous avec nos mains. Cet exercice de brushing – balayer l’air du bout des doigts, caresser le vide devant soi – pouvait sembler anodin, mais il a rapidement eu un effet: il nous ancrait dans le moment présent. Je sentais l’air glisser entre mes doigts, la poussière imaginaire quitter mon aura, et petit à petit mon mental s’apaisait. Le studio devenait un cocon, un espace sécuritaire où chaque geste était permis.
Après ces premiers instants d’ancrage, les choses sérieuses commençaient. L’un des premiers ateliers qui m’a marqué portait sur « l’improvisation de l’air ». Denise nous a invité à imaginer que notre corps était fait d’air, ou traversé par le vent. « Jouez avec l’invisible », nous disait-elle en anglais, « let the air move you ». J’ai fermé les yeux et, lentement, j’ai levé un bras comme une plume portée par une brise. Très vite, toute la salle était en mouvement: certains ondulaient comme des courants d’air, d’autres tourbillonnaient doucement tels des feuilles mortes dans le vent. C’était silencieux, presque méditatif. Je me sentais léger, débarrassé du poids du regard extérieur, comme si l’air était à la fois sujet et partenaire de danse. Cet exercice a éveillé en moi une première réalisation: en Butô, on peut donner forme à l’invisible, rendre visible l’intangible. L’air, l’espace vide, devenait un support de jeu aussi concret qu’un texte de théâtre peut l’être pour un acteur.
Le travail sur la lenteur extrême a été un autre moment clé du stage. Si vous m’aviez dit que marcher du bout de la salle à l’autre en dix minutes pouvait être exténuant, je ne l’aurais sans doute pas cru. Et pourtant… Un matin, Denise nous a demandé de simplement traverser la pièce en marchant, le plus lentement possible. Nous avons tous entamé notre « slow walk », concentrés sur chaque micro-déplacement de poids, sur chaque muscle mobilisé pour tenir en équilibre. Au bout de quelques minutes, mes cuisses brûlaient comme si j’avais gravi dix étages, de fines gouttes de sueur perlaient sur mon front. Mon mental, lui, passait par toutes sortes d’états: d’abord l’impatience (« suis-je assez lent? »), puis le doute (« est-ce que je fais ça correctement? »), et finalement l’abandon. À un moment donné, j’ai cessé de « faire » la marche pour simplement marcher. Mon regard, d’habitude prompt à filer dans tous les sens, s’est adouci; ma vision périphérique s’est élargie; j’ai commencé à percevoir les autres corps lents autour de moi presque comme au ralenti. Ce simple exercice m’a paru durer une éternité et en même temps, il s’est passé quelque chose d’inouï: un silence intérieur. En bougeant à la vitesse d’un escargot, j’ai compris à quel point chaque mouvement peut naître du silence et y retourner. Cette lenteur extrême, caractéristique du Butô, n’est pas qu’une affaire de rythme: c’est une autre façon d’habiter le temps, de tirer et étirer le temps comme une matière malléable . Une fois l’exercice terminé, nous avons échangé nos ressentis. Beaucoup ont parlé de présence amplifiée, de la sensation d’avoir touché à quelque chose de très profond en eux. J’étais entièrement d’accord – jamais une marche de quelques mètres ne m’avait autant appris sur moi-même.
Au fil des jours, Denise nous a guidés à travers une panoplie d’explorations corporelles et imaginatives. Elle avait une façon bien à elle de proposer les exercices, souvent de manière très poétique. Par exemple, un après-midi, elle nous a fait improviser sur le thème de « la métamorphose »: « Laissez mourir quelque chose en vous pour faire naître autre chose », nous a-t-elle soufflé. J’ai alors imaginé que j’étais une chrysalide sur le point d’éclore. J’ai commencé recroquevillé au sol, respirant à peine, puis j’ai senti un élan, un besoin de m’étirer, de me libérer. Mes bras se sont ouverts lentement comme des ailes mouillées prenant forme, mon dos s’est déployé, mes yeux ont découvert un monde nouveau… En rouvrant les paupières, j’avais effectivement l’impression d’être quelqu’un d’autre, ou en tout cas d’avoir laissé derrière moi une peau vieille et inutile. Cet instant m’a donné des frissons. J’avais touché du doigt la promesse du Butô: se transformer sincèrement, de l’intérieur, plutôt que de faire semblant.
Les jeux d’équilibre et d’attention faisaient aussi partie intégrante du stage. Un jour, nous avons travaillé en duo: l’un devait se pencher en avant, raide comme une planche, tandis que l’autre le rattrapait in extremis par les épaules avant qu’il ne bascule complètement. Un véritable exercice de confiance! Je me souviens de la première fois où j’ai dû lâcher prise et me laisser tomber en avant vers mon partenaire – mon cœur a fait un bond, un réflexe de survie me criait de ne pas le faire, mais j’ai quand même osé. Mon partenaire m’a rattrapé juste avant que mon nez ne touche le sol. Cette expérience a amplifié mon écoute: impossible de réussir cet exercice sans une attention fine à l’autre, sans synchroniser sa respiration avec celle du partenaire. Nous avons alterné les rôles, apprenant autant à faire confiance qu’à être digne de confiance. Plus tard, en cercle, nous avons partagé ce que cela évoquait pour nous en termes de présence scénique: comment tenir son partenaire c’est un peu comme tenir son public. Il faut de la fiabilité, de l’attention, et aussi de la générosité.
Notre imaginaire, lui, a été sollicité en permanence. Denise ponctuait les sessions d’images évocatrices pour stimuler notre créativité. « Imaginez que vos bras sont des branches chargées de souvenirs », « Dansez comme si vos pieds cherchaient à s’enraciner dans la terre et que votre tête, elle, flottait dans le cosmos ». Ce genre de consigne m’enchantait littéralement. À chaque nouvelle image, je voyais mes collègues s’animer d’une couleur différente, et je sentais moi-même surgir des mouvements insoupçonnés. On a même joué à un jeu: chacun son tour, on proposait une image ou une métaphore, et tout le groupe devait l’incarner quelques minutes. L’atelier s’est transformé en bestiaire et en galerie de tableaux vivants: ici un danseur errait comme un fantôme en quête de son ombre, là une autre semblait n’être plus qu’un souffle de vent prisonnier d’une bouteille. Nous alternions rires et moments de grâce pure. Cette liberté de création, sans jugement, m’a rappelé à quel point on se met parfois soi-même des barrières inutiles en tant qu’acteur. Le Butô, lui, nous invitait à jouer sans chercher le « beau », à accueillir aussi le bizarre, le maladroit, le vide.
Enfin, il y avait ce côté presque rituel dans la façon de clore chaque journée. Le vendredi, dernier jour du stage, Denise a orchestré une sorte de cérémonie de conclusion. Nous avons improvisé tous ensemble une danse lente en cercle, les yeux mi-clos, au son d’une musique minimaliste. Chacun à tour de rôle passait au centre du cercle pour quelques instants d’expression libre, comme une offrande aux autres. Quand mon tour est venu, j’ai senti une bouffée d’émotion monter – de la gratitude, de la vulnérabilité aussi. J’ai bougé très peu, simplement levé les mains vers la lumière qui filtrait par la fenêtre, puis je me suis incliné en signe de remerciement. Ce geste, si simple soit-il, a pris une dimension presque sacrée pour moi. En réouvrant le cercle, Denise nous a invités à nous asseoir un moment dans le silence, à sentir les échos du travail en nous. J’étais rempli d’un calme étrange, d’une joie douce-amère (heureux de cette expérience, triste qu’elle se termine déjà). Autour de nous, le Studio 303 semblait empreint de toutes les histoires que nous y avions racontées avec nos corps.
Nous avons terminé en discutant ensemble, assis en tailleur sur le parquet. Denise a abordé la notion de « self » en Butô. Elle nous a rappelé que sur scène, nous ne sommes pas là pour montrer quelque chose, mais pour être. Que le performeur doit parfois s’effacer, faire le vide en lui, pour laisser advenir une vérité plus universelle. Elle a parlé du *« non-agir », ce concept cher au zen et au taoïsme, qu’elle applique à la scène: ne pas forcer l’émotion ou le mouvement, mais permettre qu’il émerge, en confiance. « Don’t perform, transform », a-t-elle résumé en souriant. Ces mots résonnent encore en moi. En tant qu’acteur, j’ai l’habitude de jouer un rôle; ici, j’apprenais à devenir ce que je souhaitais exprimer, à laisser tomber le masque du jeu pour trouver une authenticité plus brute. C’est une leçon qui, je le pressentais, dépasserait largement le cadre de ce stage.
Bilan: l’aventure ne fait que commencer
En seulement cinq jours, il serait prétentieux de dire que je maîtrise le Butô – loin de là. Mais cette immersion m’a offert des leçons précieuses qui marqueront durablement mon parcours d’acteur et d’être humain:
- Le corps sait avant l’intellect – J’ai redécouvert que le corps a sa propre mémoire et son propre langage. En lui faisant confiance et en l’écoutant sans le juger, on ouvre un univers d’expression authentique et brut. Par le mouvement, j’ai accédé à des émotions et des images que les mots n’auraient pas suffi à libérer.
- Le non-agir a du pouvoir – Paradoxalement, ne rien faire sur scène peut avoir autant d’impact que de tout faire. J’ai appris qu’en cessant de vouloir contrôler chaque geste ou chaque effet, en arrêtant de « surjouer », quelque chose de plus vrai peut émerger. C’est dans cette simplicité, ce dépouillement, que souvent la puissance d’une présence se révèle.
- Le « vide fertile » – J’ai fait l’expérience que le vide n’est pas un manque, mais un espace plein de potentiel. Un plateau calme, un silence, une immobilité, loin d’ennuyer le public, peuvent au contraire créer une tension palpable, un moment suspendu où tout peut advenir. Le Butô m’a appris à ne plus craindre ces instants de vide, mais à les chérir comme partie intégrante du récit scénique.
- L’écoute profonde – Que ce soit l’écoute de mes sensations internes, de mes partenaires de jeu ou de l’atmosphère de la salle, j’ai compris l’importance d’une écoute à 360 degrés. En étant vraiment attentif – à mon souffle, aux micro-mouvements des autres, aux sons lointains – je me suis senti connecté à quelque chose de plus grand. Cette qualité d’écoute enrichit non seulement le jeu sur scène, mais aussi la façon dont on habite chaque instant du quotidien.
- Une nouvelle relation au public – Bien que nous n’ayons pas eu de public durant le stage, j’imagine différemment ma relation aux spectateurs désormais. Je pressens qu’un interprète engagé dans un état de sincérité et de transformation comme en Butô peut toucher le public d’une manière plus profonde. Pas besoin d’en faire des tonnes pour communiquer une émotion vraie; si l’état intérieur est juste, il se transmet presque télépathiquement aux gens qui regardent. J’aborde donc mes futurs rôles avec cette idée qu’en étant pleinement présent – ancré, vrai, à l’écoute – je tisse un lien invisible mais puissant avec ceux qui me regardent.
En sortant du Studio 303 ce vendredi-là, j’ai senti qu’un petit quelque chose en moi avait basculé. Je ne prétends pas être devenu un danseur Butô en une semaine (ce serait mal connaître la profondeur de cet art), mais j’ai bel et bien ajouté une nouvelle corde sensible à mon arc. J’ai maintenant un début de pratique en Butô, une petite flamme allumée que je compte bien entretenir. Surtout, je repars avec une humilité renouvelée face au travail du corps et une immense curiosité pour la suite. Plus j’en apprends, plus je mesure l’infini de ce qu’il me reste à découvrir – et c’est grisant.
Ce stage de Butô avec Denise Fujiwara a ouvert en moi des portes insoupçonnées, à la fois comme acteur et comme être humain. Il m’a rappelé pourquoi j’aime tant les arts vivants: ils nous transforment, nous révèlent à nous-mêmes et nous connectent les uns aux autres de façon profonde. Si vous avez l’âme aventureuse et que cette expérience attise votre intérêt, je ne peux que vous inviter à découvrir le travail de Denise Fujiwara et du Butô. Que ce soit en participant à l’un de ses ateliers, en allant la voir performer sur scène, ou simplement en vous renseignant sur cette danse singulière, vous pourriez à votre tour être touchés par la grâce étrange du Butô. Pour ma part, cette semaine au Studio 303 restera gravée dans ma mémoire comme un moment de métamorphose intime, une étape fondatrice sur le chemin d’un acteur qui sait désormais que, parfois, il faut savoir danser l’invisible pour mieux toucher le réel.
D’autres formations auxquelles j’ai participé

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Butô : Forme intemporelle
Du 20 au 24 novembre 2023 — 9h30 à 13h30 (lundi au vendredi)
Langue d’enseignement : anglais / Ouvert aux artistes de toutes les disciplines
Montréal, un lundi matin de novembre. Je pousse la porte grinçante du Studio 303 au troisième étage d’un ancien édifice du centre-ville, encore emmitouflé dans mon écharpe. La lumière pâle du matin filtre à travers les hautes fenêtres, éclairant le plancher de bois franc et le vaste espace presque vide. Dans l’air flotte ce mélange d’odeur de vieux plancher et d’encens discret – comme une promesse d’évasion. Je suis arrivé un peu en avance, le trac au ventre et le cœur battant plus vite qu’à l’habitude. Autour de moi, quelques autres participants s’étirent en silence ou échangent des sourires timides. On chuchote en anglais et en français. L’atmosphère est à la fois feutrée et fébrile: nous sommes tous là pour un stage intensif de Butô d’une semaine avec Denise Fujiwara, et aucun de nous ne sait exactement à quoi s’attendre.
Il est des voyages intérieurs qui laissent une empreinte indélébile. Mon incursion dans le Butô en fait désormais partie.
Dès les premières minutes, Denise nous accueille d’une voix douce et bienveillante. Menue, énergique, le regard pétillant de curiosité, elle dégage une présence apaisante. Je me sens à la fois curieux, un brin intimidé, mais prêt à plonger dans l’inconnu. Après tout, cela fait des années que je suis comédien et que je travaille mon jeu; pourtant, ce matin-là, j’ai l’impression d’être un débutant – et c’est exactement l’état d’esprit que je décide d’adopter.
Butô: l’art de la métamorphose
Pour comprendre ce qui va se passer durant cette semaine, il faut d’abord saisir ce qu’est le Butô. Né au Japon à la fin des années 1950, en pleine remise en question de l’après-guerre, le Butô (ou Butoh) est souvent surnommé la « danse des ténèbres ». Ses fondateurs, Tatsumi Hijikata et Kazuo Ohno, ont créé cette forme d’art en réaction aux conventions de la danse traditionnelle et de la société de l’époque . Le Butô est une danse à contre-courant, subversive et poétique, qui plonge dans les profondeurs de l’âme humaine. On y explore l’ombre et la lumière, le grotesque et le sublime, le vivant et l’invisible. Les mouvements peuvent être extrêmement lents, les corps souvent peints de blanc, les expressions faciales intenses ou étranges. Chaque geste, même infime, porte une charge émotionnelle forte .
Au-delà de l’esthétique parfois déroutante, le Butô est avant tout l’art de la transformation. Le danseur de Butô cherche à devenir plutôt qu’à faire. Il peut incarner successivement un vieillard, un enfant, une fleur qui éclôt ou un animal agonisant – tout est possible. Certains le décrivent comme « une danse de la transformation, qui enracine l’interprète et le spectateur dans le corps et sa relation à la nature et aux éléments » . C’est une exploration sensorielle et spirituelle où l’imaginaire mène la danse: on laisse surgir des images intérieures, des souvenirs, des forces de la nature, et on les laisse traverser le corps. En Butô, le corps devient un médium entre l’inconscient et le monde visible, un vecteur d’émotions brutes et de questions universelles. Autant dire que j’étais à des lieues de ma zone de confort habituelle de comédien, et c’est précisément ce qui m’attirait.
Denise Fujiwara: quand l’imaginaire mène la danse
Si le Butô est un art de la métamorphose, Denise Fujiwara en est l’une des grandes passeuses au Canada. Son travail de danse s’étend sur plus de quarante ans de pratique intensive, de performances et d’études . Ancienne gymnaste et danseuse contemporaine, Denise a découvert le Butô dans les années 1980 en travaillant avec la maître japonaise Natsu Nakajima – une rencontre qui a changé le cours de sa vie. « Working with Natsu Nakajima changed my life », confiait-elle dans une entrevue, expliquant qu’elle avait dû « tout recommencer à zéro, avec un esprit de débutant » pour apprivoiser cette forme artistique si éloignée des paradigmes occidentaux . Sous la tutelle de Natsu (et du regretté Yukio Waguri, un autre élève de Hijikata), Denise a plongé dans l’univers du Butô et en a fait sa propre voie.
Aujourd’hui, elle a développé une approche du Butô bien à elle, axée sur le mouvement profondément incarné et l’imaginaire. Curiosité, conscience, présence et créativité sont au cœur de son enseignement . Son parcours est impressionnant: elle a fondé sa compagnie Fujiwara Dance Inventions, co-fondé un festival (CanAsian Dance Festival), créé des solos marquants – par exemple Lost & Found, une pièce inspirée de l’œuvre de Sartre et soutenue par le réseau CanDance. Ses spectacles et ateliers l’ont menée sur les scènes de quatre continents . Sur scène, Denise est reconnue pour ses métamorphoses saisissantes et sa capacité à transporter le public dans des univers oniriques ou poignants. Mais c’est en studio, face à nous, que j’ai découvert une pédagogue humble et passionnée, désireuse de transmettre l’art de la transformation scénique. Elle nous a tout de suite invités à « être présents », à laisser notre ego à la porte du studio pour mieux accueillir ce qui allait émerger. Autrement dit, j’allais devoir, l’espace d’une semaine, oublier mes habitudes d’acteur et me rendre disponible à l’inconnu.
Cinq jours d’immersion Butô au Studio 303
Le stage s’est déroulé sur cinq matinées consécutives, de 9 h 30 à 13 h 30, dans l’ambiance intime du Studio 303. Nous étions un petit groupe d’artistes de divers horizons (danse, théâtre, cirque…), tous réunis par la même envie: explorer quelque chose de différent, de plus viscéral. Denise a commencé chaque journée par un échauffement tout en douceur, presque un rituel en soi. Pieds nus sur le plancher, yeux fermés, nous prenions le temps d’écouter notre respiration puis de « brosser » doucement l’espace autour de nous avec nos mains. Cet exercice de brushing – balayer l’air du bout des doigts, caresser le vide devant soi – pouvait sembler anodin, mais il a rapidement eu un effet: il nous ancrait dans le moment présent. Je sentais l’air glisser entre mes doigts, la poussière imaginaire quitter mon aura, et petit à petit mon mental s’apaisait. Le studio devenait un cocon, un espace sécuritaire où chaque geste était permis.
Après ces premiers instants d’ancrage, les choses sérieuses commençaient. L’un des premiers ateliers qui m’a marqué portait sur « l’improvisation de l’air ». Denise nous a invité à imaginer que notre corps était fait d’air, ou traversé par le vent. « Jouez avec l’invisible », nous disait-elle en anglais, « let the air move you ». J’ai fermé les yeux et, lentement, j’ai levé un bras comme une plume portée par une brise. Très vite, toute la salle était en mouvement: certains ondulaient comme des courants d’air, d’autres tourbillonnaient doucement tels des feuilles mortes dans le vent. C’était silencieux, presque méditatif. Je me sentais léger, débarrassé du poids du regard extérieur, comme si l’air était à la fois sujet et partenaire de danse. Cet exercice a éveillé en moi une première réalisation: en Butô, on peut donner forme à l’invisible, rendre visible l’intangible. L’air, l’espace vide, devenait un support de jeu aussi concret qu’un texte de théâtre peut l’être pour un acteur.
Le travail sur la lenteur extrême a été un autre moment clé du stage. Si vous m’aviez dit que marcher du bout de la salle à l’autre en dix minutes pouvait être exténuant, je ne l’aurais sans doute pas cru. Et pourtant… Un matin, Denise nous a demandé de simplement traverser la pièce en marchant, le plus lentement possible. Nous avons tous entamé notre « slow walk », concentrés sur chaque micro-déplacement de poids, sur chaque muscle mobilisé pour tenir en équilibre. Au bout de quelques minutes, mes cuisses brûlaient comme si j’avais gravi dix étages, de fines gouttes de sueur perlaient sur mon front. Mon mental, lui, passait par toutes sortes d’états: d’abord l’impatience (« suis-je assez lent? »), puis le doute (« est-ce que je fais ça correctement? »), et finalement l’abandon. À un moment donné, j’ai cessé de « faire » la marche pour simplement marcher. Mon regard, d’habitude prompt à filer dans tous les sens, s’est adouci; ma vision périphérique s’est élargie; j’ai commencé à percevoir les autres corps lents autour de moi presque comme au ralenti. Ce simple exercice m’a paru durer une éternité et en même temps, il s’est passé quelque chose d’inouï: un silence intérieur. En bougeant à la vitesse d’un escargot, j’ai compris à quel point chaque mouvement peut naître du silence et y retourner. Cette lenteur extrême, caractéristique du Butô, n’est pas qu’une affaire de rythme: c’est une autre façon d’habiter le temps, de tirer et étirer le temps comme une matière malléable . Une fois l’exercice terminé, nous avons échangé nos ressentis. Beaucoup ont parlé de présence amplifiée, de la sensation d’avoir touché à quelque chose de très profond en eux. J’étais entièrement d’accord – jamais une marche de quelques mètres ne m’avait autant appris sur moi-même.
Au fil des jours, Denise nous a guidés à travers une panoplie d’explorations corporelles et imaginatives. Elle avait une façon bien à elle de proposer les exercices, souvent de manière très poétique. Par exemple, un après-midi, elle nous a fait improviser sur le thème de « la métamorphose »: « Laissez mourir quelque chose en vous pour faire naître autre chose », nous a-t-elle soufflé. J’ai alors imaginé que j’étais une chrysalide sur le point d’éclore. J’ai commencé recroquevillé au sol, respirant à peine, puis j’ai senti un élan, un besoin de m’étirer, de me libérer. Mes bras se sont ouverts lentement comme des ailes mouillées prenant forme, mon dos s’est déployé, mes yeux ont découvert un monde nouveau… En rouvrant les paupières, j’avais effectivement l’impression d’être quelqu’un d’autre, ou en tout cas d’avoir laissé derrière moi une peau vieille et inutile. Cet instant m’a donné des frissons. J’avais touché du doigt la promesse du Butô: se transformer sincèrement, de l’intérieur, plutôt que de faire semblant.
Les jeux d’équilibre et d’attention faisaient aussi partie intégrante du stage. Un jour, nous avons travaillé en duo: l’un devait se pencher en avant, raide comme une planche, tandis que l’autre le rattrapait in extremis par les épaules avant qu’il ne bascule complètement. Un véritable exercice de confiance! Je me souviens de la première fois où j’ai dû lâcher prise et me laisser tomber en avant vers mon partenaire – mon cœur a fait un bond, un réflexe de survie me criait de ne pas le faire, mais j’ai quand même osé. Mon partenaire m’a rattrapé juste avant que mon nez ne touche le sol. Cette expérience a amplifié mon écoute: impossible de réussir cet exercice sans une attention fine à l’autre, sans synchroniser sa respiration avec celle du partenaire. Nous avons alterné les rôles, apprenant autant à faire confiance qu’à être digne de confiance. Plus tard, en cercle, nous avons partagé ce que cela évoquait pour nous en termes de présence scénique: comment tenir son partenaire c’est un peu comme tenir son public. Il faut de la fiabilité, de l’attention, et aussi de la générosité.
Notre imaginaire, lui, a été sollicité en permanence. Denise ponctuait les sessions d’images évocatrices pour stimuler notre créativité. « Imaginez que vos bras sont des branches chargées de souvenirs », « Dansez comme si vos pieds cherchaient à s’enraciner dans la terre et que votre tête, elle, flottait dans le cosmos ». Ce genre de consigne m’enchantait littéralement. À chaque nouvelle image, je voyais mes collègues s’animer d’une couleur différente, et je sentais moi-même surgir des mouvements insoupçonnés. On a même joué à un jeu: chacun son tour, on proposait une image ou une métaphore, et tout le groupe devait l’incarner quelques minutes. L’atelier s’est transformé en bestiaire et en galerie de tableaux vivants: ici un danseur errait comme un fantôme en quête de son ombre, là une autre semblait n’être plus qu’un souffle de vent prisonnier d’une bouteille. Nous alternions rires et moments de grâce pure. Cette liberté de création, sans jugement, m’a rappelé à quel point on se met parfois soi-même des barrières inutiles en tant qu’acteur. Le Butô, lui, nous invitait à jouer sans chercher le « beau », à accueillir aussi le bizarre, le maladroit, le vide.
Enfin, il y avait ce côté presque rituel dans la façon de clore chaque journée. Le vendredi, dernier jour du stage, Denise a orchestré une sorte de cérémonie de conclusion. Nous avons improvisé tous ensemble une danse lente en cercle, les yeux mi-clos, au son d’une musique minimaliste. Chacun à tour de rôle passait au centre du cercle pour quelques instants d’expression libre, comme une offrande aux autres. Quand mon tour est venu, j’ai senti une bouffée d’émotion monter – de la gratitude, de la vulnérabilité aussi. J’ai bougé très peu, simplement levé les mains vers la lumière qui filtrait par la fenêtre, puis je me suis incliné en signe de remerciement. Ce geste, si simple soit-il, a pris une dimension presque sacrée pour moi. En réouvrant le cercle, Denise nous a invités à nous asseoir un moment dans le silence, à sentir les échos du travail en nous. J’étais rempli d’un calme étrange, d’une joie douce-amère (heureux de cette expérience, triste qu’elle se termine déjà). Autour de nous, le Studio 303 semblait empreint de toutes les histoires que nous y avions racontées avec nos corps.
Nous avons terminé en discutant ensemble, assis en tailleur sur le parquet. Denise a abordé la notion de « self » en Butô. Elle nous a rappelé que sur scène, nous ne sommes pas là pour montrer quelque chose, mais pour être. Que le performeur doit parfois s’effacer, faire le vide en lui, pour laisser advenir une vérité plus universelle. Elle a parlé du *« non-agir », ce concept cher au zen et au taoïsme, qu’elle applique à la scène: ne pas forcer l’émotion ou le mouvement, mais permettre qu’il émerge, en confiance. « Don’t perform, transform », a-t-elle résumé en souriant. Ces mots résonnent encore en moi. En tant qu’acteur, j’ai l’habitude de jouer un rôle; ici, j’apprenais à devenir ce que je souhaitais exprimer, à laisser tomber le masque du jeu pour trouver une authenticité plus brute. C’est une leçon qui, je le pressentais, dépasserait largement le cadre de ce stage.
Bilan: l’aventure ne fait que commencer
En seulement cinq jours, il serait prétentieux de dire que je maîtrise le Butô – loin de là. Mais cette immersion m’a offert des leçons précieuses qui marqueront durablement mon parcours d’acteur et d’être humain:
- Le corps sait avant l’intellect – J’ai redécouvert que le corps a sa propre mémoire et son propre langage. En lui faisant confiance et en l’écoutant sans le juger, on ouvre un univers d’expression authentique et brut. Par le mouvement, j’ai accédé à des émotions et des images que les mots n’auraient pas suffi à libérer.
- Le non-agir a du pouvoir – Paradoxalement, ne rien faire sur scène peut avoir autant d’impact que de tout faire. J’ai appris qu’en cessant de vouloir contrôler chaque geste ou chaque effet, en arrêtant de « surjouer », quelque chose de plus vrai peut émerger. C’est dans cette simplicité, ce dépouillement, que souvent la puissance d’une présence se révèle.
- Le « vide fertile » – J’ai fait l’expérience que le vide n’est pas un manque, mais un espace plein de potentiel. Un plateau calme, un silence, une immobilité, loin d’ennuyer le public, peuvent au contraire créer une tension palpable, un moment suspendu où tout peut advenir. Le Butô m’a appris à ne plus craindre ces instants de vide, mais à les chérir comme partie intégrante du récit scénique.
- L’écoute profonde – Que ce soit l’écoute de mes sensations internes, de mes partenaires de jeu ou de l’atmosphère de la salle, j’ai compris l’importance d’une écoute à 360 degrés. En étant vraiment attentif – à mon souffle, aux micro-mouvements des autres, aux sons lointains – je me suis senti connecté à quelque chose de plus grand. Cette qualité d’écoute enrichit non seulement le jeu sur scène, mais aussi la façon dont on habite chaque instant du quotidien.
- Une nouvelle relation au public – Bien que nous n’ayons pas eu de public durant le stage, j’imagine différemment ma relation aux spectateurs désormais. Je pressens qu’un interprète engagé dans un état de sincérité et de transformation comme en Butô peut toucher le public d’une manière plus profonde. Pas besoin d’en faire des tonnes pour communiquer une émotion vraie; si l’état intérieur est juste, il se transmet presque télépathiquement aux gens qui regardent. J’aborde donc mes futurs rôles avec cette idée qu’en étant pleinement présent – ancré, vrai, à l’écoute – je tisse un lien invisible mais puissant avec ceux qui me regardent.
En sortant du Studio 303 ce vendredi-là, j’ai senti qu’un petit quelque chose en moi avait basculé. Je ne prétends pas être devenu un danseur Butô en une semaine (ce serait mal connaître la profondeur de cet art), mais j’ai bel et bien ajouté une nouvelle corde sensible à mon arc. J’ai maintenant un début de pratique en Butô, une petite flamme allumée que je compte bien entretenir. Surtout, je repars avec une humilité renouvelée face au travail du corps et une immense curiosité pour la suite. Plus j’en apprends, plus je mesure l’infini de ce qu’il me reste à découvrir – et c’est grisant.
Ce stage de Butô avec Denise Fujiwara a ouvert en moi des portes insoupçonnées, à la fois comme acteur et comme être humain. Il m’a rappelé pourquoi j’aime tant les arts vivants: ils nous transforment, nous révèlent à nous-mêmes et nous connectent les uns aux autres de façon profonde. Si vous avez l’âme aventureuse et que cette expérience attise votre intérêt, je ne peux que vous inviter à découvrir le travail de Denise Fujiwara et du Butô. Que ce soit en participant à l’un de ses ateliers, en allant la voir performer sur scène, ou simplement en vous renseignant sur cette danse singulière, vous pourriez à votre tour être touchés par la grâce étrange du Butô. Pour ma part, cette semaine au Studio 303 restera gravée dans ma mémoire comme un moment de métamorphose intime, une étape fondatrice sur le chemin d’un acteur qui sait désormais que, parfois, il faut savoir danser l’invisible pour mieux toucher le réel.






