Aller au contenu
Martin Blais
Formation

Richard Jutras : creuser une scène jusqu’à ce qu’elle respire

Richard Jutras m’a appris à creuser une scène plutôt qu’à chercher trop vite « la bonne façon » de la jouer — un professeur nourri par plus de quatre décennies de métier.

J’ai d’abord connu Richard Jutras comme professeur. En 2022, à la Triple Threat Academy, j’ai suivi avec lui du Scene Work et du On Camera. Nous travaillions les scènes en profondeur : essayer, reprendre, ajuster, puis revenir au texte et à ce qui se passe réellement entre les personnages.

Avec le temps, le professeur est aussi devenu un ami. Le connaître au-delà des cours m’a permis de mieux comprendre certaines qualités que j’avais déjà perçues dans son enseignement. Richard est généreux de son temps, attentif et sincèrement curieux des autres. Il possède aussi un optimisme très ancré dans le réel. Il connaît les difficultés du métier, mais en parle sans cynisme, avec l’idée qu’il reste toujours quelque chose à tenter, à apprendre ou à construire.

Une carrière construite dans la durée

Le parcours de Richard s’étend sur environ quarante-cinq ans. Il a travaillé à Montréal, Toronto, Miami, La Havane, en Autriche et à Los Angeles, en français comme en anglais, au cinéma, à la télévision et au théâtre.

Sa filmographie est vaste. On le retrouve notamment dans The Tournament, Stonewall, All You Can Eat Buddha et Dream Scenario. Dans The Whole Nine Yards (2000), il joue l’agent Morrissey aux côtés notamment de Bruce Willis et Matthew Perry. Dans Dream Scenario (2023), il interprète Jean dans un film mené par Nicolas Cage.

Ces crédits sont impressionnants, mais ce qui me frappe davantage est la durée du parcours. Continuer à travailler pendant autant d’années demande une capacité d’adaptation, une ouverture aux nouvelles équipes et, surtout, le désir de continuer à chercher même lorsqu’on possède déjà énormément d’expérience.

C’est une qualité que je reconnais beaucoup chez Richard.

Le voir sur scène

Richard n’est pas seulement un acteur d’écran. Son parcours théâtral est important, avec des productions comme Prayer for the French Republic, The Hockey Sweater, Jeanne La Pucelle, Crazy for You, Bent et At the Beginning of Time.

J’ai eu la chance d’aller le voir jouer dans cette dernière pièce, au Centaur Theatre. Je le connaissais déjà comme professeur, mais le voir sur scène m’a permis de découvrir une autre facette de son travail.

Il était tout simplement brillant : touchant, authentique, drôle et d’une grande justesse. Rien ne semblait forcé. Il pouvait passer de l’émotion à l’humour avec beaucoup de naturel, au point qu’on oubliait rapidement l’acteur pour simplement suivre le personnage.

Ce qui m’a particulièrement frappé, c’est de retrouver sur scène certaines choses dont nous avions parlé en classe : l’écoute, la précision et la nécessité de ne pas jouer le résultat. Tout était là, sans que la technique soit visible.

Richard a aussi reçu, en 2022, un META pour sa performance de soutien dans From the Stars in the Sky to the Fish in the Sea. La même année, il a été nommé aux ACTRA Awards pour Lifelike. Il avait auparavant obtenu deux nominations aux prix Gémeaux pour le travail d’ensemble dans The Tournament.

Creuser plutôt que conclure

Ce que je retiens surtout de mes cours avec Richard, c’est cette idée de ne pas fermer une scène trop rapidement.

Nous pouvions travailler le même texte de différentes façons, déplacer une intention, modifier une écoute ou simplement essayer une autre direction. Le texte ne changeait pas, mais notre compréhension de la scène, elle, pouvait se transformer complètement.

Cela m’a appris à ne pas m’attacher trop vite à une première idée.

Une scène peut fonctionner et pourtant contenir encore autre chose. Devant la caméra, de très petits ajustements peuvent suffire : une pensée qui arrive plus tôt, une hésitation, une écoute différente ou un changement dans ce que le personnage cherche réellement à obtenir.

Richard m’a appris à rester curieux assez longtemps pour permettre à la scène de respirer.

Cette recherche ne consiste pas à compliquer le jeu. Au contraire. Il s’agit souvent d’enlever ce qui est fabriqué, de revenir au texte et au partenaire, et de laisser apparaître quelque chose de plus simple et de plus vivant.

Du professeur à l’ami

Avec les années, j’ai découvert que cette curiosité dépasse largement son travail d’acteur.

Richard s’intéresse sincèrement aux gens. Il écoute, pose des questions et veut savoir ce que les autres essaient de créer ou de comprendre. Lorsqu’il offre son temps ou son attention, il le fait avec une générosité qui n’a rien de calculé.

Après autant d’années dans un métier où les refus et l’incertitude font partie du quotidien, il serait facile de devenir désabusé. Richard ne minimise pas ces réalités, mais elles n’ont pas entamé sa capacité à s’enthousiasmer pour un projet, une scène ou le travail de quelqu’un d’autre.

Lorsque je l’ai rencontré en 2022, je ne pouvais évidemment pas savoir que notre relation dépasserait le cadre des cours. Je connaissais l’acteur et je découvrais le professeur. Avec le temps, j’ai appris à connaître l’homme et l’ami.

Je reste reconnaissant pour ce qu’il a apporté à mon travail : cette envie de chercher encore un peu, de ne pas confondre maîtrise et certitude, et de rester disponible à ce qui peut apparaître dans une scène.

Après plus de quatre décennies de carrière, Richard continue de jouer, de transmettre, d’écouter et de chercher.

C’est probablement ce qui relie le mieux, à mes yeux, l’acteur, le professeur et l’ami : cette volonté de rester vivant dans le travail et de continuer à creuser jusqu’à ce que quelque chose respire vraiment.

Richard Jutras avec Tina, Martin Blais et Kattam après At the Beginning of Time au Centaur Theatre
Richard Jutras avec ses amis Tina, Kattam et moi, après une représentation de At the Beginning of Time au Centaur Theatre.
↑