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Six heures d’attente, cinq minutes d’espionnage
Il y a des journées de tournage où l’on enchaîne les scènes, les déplacements, les répétitions et les prises. Et il y en a d’autres où l’on attend. Longtemps. Très longtemps. Pour finalement entrer sur le plateau, recevoir une rafale d’indications, accomplir une mission d’espionnage en quelques minutes et entendre : « C’est bon. On l’a. » C’est aussi ça, le métier d’acteur.
Une apparition dans l’univers de Classé secret
J’ai fait une courte apparition dans le septième épisode de la deuxième saison de Classé secret, intitulé À gauche du boum. Réalisée par Stéphan Beaudoin et produite par Duo Productions, la série nous plonge dans l’univers trouble du renseignement canadien, peuplé d’agents doubles, de secrets d’État, de missions clandestines et de personnages dont on ne sait jamais complètement s’ils travaillent avec nous… ou contre nous.
La série est notamment portée par Mélissa Désormeaux-Poulin, Paul Ahmarani, Andreas Apergis, Gabriel Arcand, Madeleine Péloquin, Leila Thibeault-Louchem et plusieurs autres interprètes remarquables.
J’y incarnais un espion chargé d’une mission très précise, soit infiltrer discrètement les bureaux d’un grand journal afin de glisser un téléphone jetable dans la poche du manteau du journaliste Théo Dumont, interprété par Benoit Drouin-Germain. Ce téléphone devait permettre à Jacques Thomassin, le personnage incarné par Paul Ahmarani, de communiquer avec lui sans laisser de traces.
Une mission furtive. Aucune réplique. Quelques secondes à l’écran. Mais, comme c’est toujours le cas dans ce métier, beaucoup plus de travail et de précision que ce que la durée de la scène pourrait laisser croire.
L’appel au plateau était à midi… Coïncidence intéressante, j’y ai croisé pour la première fois Jean-René Moisan, un collègue avec qui j’ai retravaillé à plusieurs reprises par la suite. Il y incarnait le chef de pupitre du journaliste Théo. Lors de nos collaborations ultérieures, je lui ai adressé cette phrase qui devient souvent un classique entre acteurs : « Je te connais de quelque part, mais je ne sais pas d’où »… On rencontre tellement de gens sur des plateaux, et bien que nous soyons souvent des maîtres de la mémoire pour l’apprentissage de longs textes, les noms des collègues croisés parfois l’espace d’une seule scène échappent à notre esprit. Bref, après avoir rencontré Jean-René une deuxième fois, il m’a fallu quelques jours pour réaliser que c’était sur le plateau de Classé secret que l’on s’était rencontrés.
Donc, bref… Mon appel était fixé à midi. Ma scène devait initialement être tournée vers 14h30.
Fidèle à mes habitudes, je suis arrivé à 10h. J’aime être ponctuel… À l’extrême! J’ai toujours préféré être en avance d’une ou deux heures plutôt qu’en retard d’une minute. Sur un plateau de tournage, la ponctualité ne signifie pas seulement arriver à l’heure. Il faut avoir le temps de trouver l’entrée, de s’annoncer, d’assimiler le fonctionnement des lieux et de s’installer sans que personne n’ait à nous chercher.
Je me suis présenté à l’équipe, puis on m’a conduit jusqu’à ma loge. Je me suis installé. Et j’ai attendu.
Au fil de l’après-midi, j’ai appris que l’horaire avait été réorganisé. Un acteur devait terminer ses scènes plus tôt parce qu’il jouait au théâtre le soir même. La production a donc déplacé certaines séquences pour l’accommoder, dont la mienne. Aucun problème. Ce genre d’ajustement fait partie de la réalité d’un plateau. Une journée de tournage est une immense mécanique vivante. Il faut composer avec les disponibilités des acteurs, les changements de décor, la lumière, les contraintes techniques et les imprévus qui apparaissent inévitablement. Chaque modification de l’horaire entraîne une série de petits ricochets.
Alors, j’ai continué d’attendre…
Méditer plutôt que compter les minutes
J’aurais pu passer l’après-midi à regarder l’heure avancer. 14h. 15h. 16h. 17h. 18h… Mais attendre en fixant une horloge est probablement la meilleure façon de rendre chaque minute trois fois plus longue.
J’ai donc choisi de méditer.
Pendant une bonne partie de l’après-midi, je suis resté tranquillement dans ma cabine, à respirer, à faire le vide et à conserver mon énergie. Plutôt que de laisser l’attente m’alourdir, j’ai essayé de m’en servir pour devenir plus présent. Cette décision allait finalement m’être très utile. Parce qu’à 18h45, après plus de six heures passées sur les lieux, quelqu’un est enfin venu me chercher.
« OK, Martin. C’est ton tour. »
Sur la feuille de service, toute ma mission tenait dans un huitième de page. Scène 17.38, dans les bureaux du journal fictif L’Autre Vérité: « Quelqu’un met un cellulaire dans la poche de Théo à son insu. » Mon personnage portait le numéro 451 et le très évocateur nom d’« Homme au burner ».
Sur papier, ce n’était presque rien. Une seule ligne parmi les dix scènes prévues cette journée-là. Mais cette ligne nécessitait tout de même un décor rempli d’employés, une pile de feuilles, un manteau, un téléphone, une caméra et une chorégraphie précise pour que le geste demeure visible au spectateur tout en passant inaperçu aux yeux des personnages.
Une avalanche d’indications
En arrivant sur le plateau, le réalisateur Stéphan Beaudoin m’a rapidement expliqué la scène. Le principe paraissait simple : je devais prendre une pile de feuilles blanches et traverser les bureaux en donnant l’impression que je ne faisais que transporter du papier pour alimenter un photocopieur. Je devais avoir l’air parfaitement normal. Mais attentif. Dès que les employés auraient le dos tourné, je devais déposer les feuilles, me diriger vers un manteau accroché à une patère au fond du bureau et glisser discrètement un téléphone dans l’une de ses poches.
Stéphan m’a alors remis le fameux téléphone.
Puis les indications se sont précisées. Passe ici. Ensuite là. Contourne ce bureau. Contourne cette personne. Ne passe pas à cet endroit, parce que la caméra te perd. Attends ce moment précis. Dépose les feuilles ici. Dirige-toi ensuite vers le manteau. Glisse le téléphone burner dans la poche. Puis quitte les lieux naturellement, sans jamais laisser paraître que tu viens d’accomplir une opération clandestine.
« T’as tout compris? »
Oui.
Heureusement, j’avais médité pendant une bonne partie de l’après-midi. J’étais reposé, concentré et complètement présent. J’avais écouté chacune des indications et je pouvais visualiser mentalement le trajet au complet. La pile de papier. Les déplacements des autres acteurs. Les regards à éviter. Le moment où je devais déposer le papier. Le manteau. Le téléphone. La sortie.
Tout était clair.
Une seule prise
La caméra a commencé à tourner. Je suis entré dans le bureau avec ma pile de papier, comme si j’avais fait cela tous les jours de ma vie. J’ai suivi le parcours. Attendu le bon moment. Déposé les feuilles. Vérifié subtilement que personne ne regardait. Puis je me suis dirigé vers le manteau, j’ai glissé le téléphone dans la poche et j’ai quitté les lieux.
« Coupez! »
La scène était réussie. Une seule prise.
Le plan suivant était un insert, un cadrage beaucoup plus serré uniquement sur le geste. Il suffisait de m’approcher du manteau, de déposer le téléphone avec la main droite afin que la caméra voie clairement le mouvement, puis de repartir.
Encore une fois, une seule prise.
Après la scène, deux membres de l’équipe m’ont fait un thumbs up, puis un technicien de plateau est venu me voir pour me dire subtilement :
« Wow, man… Avec toutes les indications qu’il t’a données, je pensais qu’on allait faire quatre ou cinq prises au minimum. T’as tout compris et t’as tout fait parfaitement d’un coup. Merci, on est plusieurs à ne pas avoir envie de faire de l’overtime aujourd’hui! »
Je vais être honnête : ce genre de commentaire fait plaisir. Pas seulement parce qu’il souligne la qualité du travail, mais parce qu’il rappelle l’importance d’être prêt. Sur un plateau, chaque minute compte. Une prise supplémentaire implique toute l’équipe : caméra, son, éclairage, continuité, mise en scène, acteurs, figurants et techniciens. Réussir une scène rapidement ne consiste donc pas uniquement à livrer une bonne performance. C’est aussi respecter le temps et le travail de toutes les personnes présentes.
Tout se jouait dans l’intention
À l’écran, la scène est très courte. Aucun mot n’est prononcé. Je fais simplement mine de transporter du papier dans les bureaux d’un journal. Pourtant, intérieurement, mon personnage ne fait pas que traverser une pièce. Il surveille les employés. Il évalue les risques. Il attend l’ouverture. Il sait qu’un regard posé sur lui une seconde trop longtemps pourrait compromettre toute la mission. Un manteau est accroché à une patère au fond du bureau. Le téléphone doit être déposé dans sa poche. Personne ne doit remarquer le geste. Tout repose donc sur l’intention. Il faut être assez attentif pour que le spectateur ressente que quelque chose se prépare, mais suffisamment naturel pour que les personnages présents dans le bureau ne soupçonnent rien. Trop détendu, la tension disparaît. Trop nerveux, l’espion devient immédiatement suspect. Il faut trouver cet espace étroit entre les deux : le calme extérieur et la vigilance intérieure. C’est là que le jeu devient intéressant.
Et, bien entendu, même s’il ne s’agissait que d’un rôle de quelques instants, j’avais pris la peine de construire un passé à mon personnage. Une famille. Une démarche. Tout comme s’il s’agissait d’un personnage plus important dans la série.
D’ailleurs, le titre de l’épisode, À gauche du boum, évoque justement cette idée: agir avant l’explosion, dans cet espace où tout repose encore sur l’anticipation, l’observation et la prévention. Mon personnage n’était qu’un minuscule rouage de cette mécanique, mais son geste contribuait à déplacer toute l’intrigue.
Six heures pour cinq minutes
Je suis arrivé sur les lieux à 10h. Je suis entré sur le plateau vers 18h45. Quelques minutes plus tard, tout était terminé. C’était « canné », comme on le dit dans le jargon. On peut donc résumer cette journée ainsi : six heures et quarante-cinq d’attente pour quelques minutes de tournage et quelques secondes conservées au montage. Mais ces quelques secondes font partie du métier autant que les heures passées devant la caméra.
Être acteur, ce n’est pas seulement jouer lorsque la caméra tourne. C’est arriver préparé. S’adapter aux changements. Préserver son énergie. Rester disponible. Écouter attentivement. Et être capable, lorsque quelqu’un ouvre enfin la porte de la cabine en disant « c’est ton tour », de passer instantanément de l’attente à l’action.
Tout un après-midi pour se préparer. Une seule prise pour accomplir la mission. Puis le téléphone disparaît dans la poche, l’espion quitte les lieux et la grande machine du tournage continue de tourner.
Mission accomplie.
Fiche de tournage
Série: Classé secret, saison 2
Épisode 7: À gauche du boum
Rôle: Homme au burner
Scène: 17.38
Tournage: 15 mars 2023, journée 36 sur 54
Réalisation: Stéphan Beaudoin
Scénario: François Pagé
Production: Duo Productions
Diffusion originale: 29 novembre 2023 sur addikTV
Épisode disponible sur TVA+
Extrait de la scène disponible sur YouTube
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Six heures d’attente, cinq minutes d’espionnage
Il y a des journées de tournage où l’on enchaîne les scènes, les déplacements, les répétitions et les prises. Et il y en a d’autres où l’on attend. Longtemps. Très longtemps. Pour finalement entrer sur le plateau, recevoir une rafale d’indications, accomplir une mission d’espionnage en quelques minutes et entendre : « C’est bon. On l’a. » C’est aussi ça, le métier d’acteur.
Une apparition dans l’univers de Classé secret
J’ai fait une courte apparition dans le septième épisode de la deuxième saison de Classé secret, intitulé À gauche du boum. Réalisée par Stéphan Beaudoin et produite par Duo Productions, la série nous plonge dans l’univers trouble du renseignement canadien, peuplé d’agents doubles, de secrets d’État, de missions clandestines et de personnages dont on ne sait jamais complètement s’ils travaillent avec nous… ou contre nous.
La série est notamment portée par Mélissa Désormeaux-Poulin, Paul Ahmarani, Andreas Apergis, Gabriel Arcand, Madeleine Péloquin, Leila Thibeault-Louchem et plusieurs autres interprètes remarquables.
J’y incarnais un espion chargé d’une mission très précise, soit infiltrer discrètement les bureaux d’un grand journal afin de glisser un téléphone jetable dans la poche du manteau du journaliste Théo Dumont, interprété par Benoit Drouin-Germain. Ce téléphone devait permettre à Jacques Thomassin, le personnage incarné par Paul Ahmarani, de communiquer avec lui sans laisser de traces.
Une mission furtive. Aucune réplique. Quelques secondes à l’écran. Mais, comme c’est toujours le cas dans ce métier, beaucoup plus de travail et de précision que ce que la durée de la scène pourrait laisser croire.
L’appel au plateau était à midi… Coïncidence intéressante, j’y ai croisé pour la première fois Jean-René Moisan, un collègue avec qui j’ai retravaillé à plusieurs reprises par la suite. Il y incarnait le chef de pupitre du journaliste Théo. Lors de nos collaborations ultérieures, je lui ai adressé cette phrase qui devient souvent un classique entre acteurs : « Je te connais de quelque part, mais je ne sais pas d’où »… On rencontre tellement de gens sur des plateaux, et bien que nous soyons souvent des maîtres de la mémoire pour l’apprentissage de longs textes, les noms des collègues croisés parfois l’espace d’une seule scène échappent à notre esprit. Bref, après avoir rencontré Jean-René une deuxième fois, il m’a fallu quelques jours pour réaliser que c’était sur le plateau de Classé secret que l’on s’était rencontrés.
Donc, bref… Mon appel était fixé à midi. Ma scène devait initialement être tournée vers 14h30.
Fidèle à mes habitudes, je suis arrivé à 10h. J’aime être ponctuel… À l’extrême! J’ai toujours préféré être en avance d’une ou deux heures plutôt qu’en retard d’une minute. Sur un plateau de tournage, la ponctualité ne signifie pas seulement arriver à l’heure. Il faut avoir le temps de trouver l’entrée, de s’annoncer, d’assimiler le fonctionnement des lieux et de s’installer sans que personne n’ait à nous chercher.
Je me suis présenté à l’équipe, puis on m’a conduit jusqu’à ma loge. Je me suis installé. Et j’ai attendu.
Au fil de l’après-midi, j’ai appris que l’horaire avait été réorganisé. Un acteur devait terminer ses scènes plus tôt parce qu’il jouait au théâtre le soir même. La production a donc déplacé certaines séquences pour l’accommoder, dont la mienne. Aucun problème. Ce genre d’ajustement fait partie de la réalité d’un plateau. Une journée de tournage est une immense mécanique vivante. Il faut composer avec les disponibilités des acteurs, les changements de décor, la lumière, les contraintes techniques et les imprévus qui apparaissent inévitablement. Chaque modification de l’horaire entraîne une série de petits ricochets.
Alors, j’ai continué d’attendre…
Méditer plutôt que compter les minutes
J’aurais pu passer l’après-midi à regarder l’heure avancer. 14h. 15h. 16h. 17h. 18h… Mais attendre en fixant une horloge est probablement la meilleure façon de rendre chaque minute trois fois plus longue.
J’ai donc choisi de méditer.
Pendant une bonne partie de l’après-midi, je suis resté tranquillement dans ma cabine, à respirer, à faire le vide et à conserver mon énergie. Plutôt que de laisser l’attente m’alourdir, j’ai essayé de m’en servir pour devenir plus présent. Cette décision allait finalement m’être très utile. Parce qu’à 18h45, après plus de six heures passées sur les lieux, quelqu’un est enfin venu me chercher.
« OK, Martin. C’est ton tour. »
Sur la feuille de service, toute ma mission tenait dans un huitième de page. Scène 17.38, dans les bureaux du journal fictif L’Autre Vérité: « Quelqu’un met un cellulaire dans la poche de Théo à son insu. » Mon personnage portait le numéro 451 et le très évocateur nom d’« Homme au burner ».
Sur papier, ce n’était presque rien. Une seule ligne parmi les dix scènes prévues cette journée-là. Mais cette ligne nécessitait tout de même un décor rempli d’employés, une pile de feuilles, un manteau, un téléphone, une caméra et une chorégraphie précise pour que le geste demeure visible au spectateur tout en passant inaperçu aux yeux des personnages.
Une avalanche d’indications
En arrivant sur le plateau, le réalisateur Stéphan Beaudoin m’a rapidement expliqué la scène. Le principe paraissait simple : je devais prendre une pile de feuilles blanches et traverser les bureaux en donnant l’impression que je ne faisais que transporter du papier pour alimenter un photocopieur. Je devais avoir l’air parfaitement normal. Mais attentif. Dès que les employés auraient le dos tourné, je devais déposer les feuilles, me diriger vers un manteau accroché à une patère au fond du bureau et glisser discrètement un téléphone dans l’une de ses poches.
Stéphan m’a alors remis le fameux téléphone.
Puis les indications se sont précisées. Passe ici. Ensuite là. Contourne ce bureau. Contourne cette personne. Ne passe pas à cet endroit, parce que la caméra te perd. Attends ce moment précis. Dépose les feuilles ici. Dirige-toi ensuite vers le manteau. Glisse le téléphone burner dans la poche. Puis quitte les lieux naturellement, sans jamais laisser paraître que tu viens d’accomplir une opération clandestine.
« T’as tout compris? »
Oui.
Heureusement, j’avais médité pendant une bonne partie de l’après-midi. J’étais reposé, concentré et complètement présent. J’avais écouté chacune des indications et je pouvais visualiser mentalement le trajet au complet. La pile de papier. Les déplacements des autres acteurs. Les regards à éviter. Le moment où je devais déposer le papier. Le manteau. Le téléphone. La sortie.
Tout était clair.
Une seule prise
La caméra a commencé à tourner. Je suis entré dans le bureau avec ma pile de papier, comme si j’avais fait cela tous les jours de ma vie. J’ai suivi le parcours. Attendu le bon moment. Déposé les feuilles. Vérifié subtilement que personne ne regardait. Puis je me suis dirigé vers le manteau, j’ai glissé le téléphone dans la poche et j’ai quitté les lieux.
« Coupez! »
La scène était réussie. Une seule prise.
Le plan suivant était un insert, un cadrage beaucoup plus serré uniquement sur le geste. Il suffisait de m’approcher du manteau, de déposer le téléphone avec la main droite afin que la caméra voie clairement le mouvement, puis de repartir.
Encore une fois, une seule prise.
Après la scène, deux membres de l’équipe m’ont fait un thumbs up, puis un technicien de plateau est venu me voir pour me dire subtilement :
« Wow, man… Avec toutes les indications qu’il t’a données, je pensais qu’on allait faire quatre ou cinq prises au minimum. T’as tout compris et t’as tout fait parfaitement d’un coup. Merci, on est plusieurs à ne pas avoir envie de faire de l’overtime aujourd’hui! »
Je vais être honnête : ce genre de commentaire fait plaisir. Pas seulement parce qu’il souligne la qualité du travail, mais parce qu’il rappelle l’importance d’être prêt. Sur un plateau, chaque minute compte. Une prise supplémentaire implique toute l’équipe : caméra, son, éclairage, continuité, mise en scène, acteurs, figurants et techniciens. Réussir une scène rapidement ne consiste donc pas uniquement à livrer une bonne performance. C’est aussi respecter le temps et le travail de toutes les personnes présentes.
Tout se jouait dans l’intention
À l’écran, la scène est très courte. Aucun mot n’est prononcé. Je fais simplement mine de transporter du papier dans les bureaux d’un journal. Pourtant, intérieurement, mon personnage ne fait pas que traverser une pièce. Il surveille les employés. Il évalue les risques. Il attend l’ouverture. Il sait qu’un regard posé sur lui une seconde trop longtemps pourrait compromettre toute la mission. Un manteau est accroché à une patère au fond du bureau. Le téléphone doit être déposé dans sa poche. Personne ne doit remarquer le geste. Tout repose donc sur l’intention. Il faut être assez attentif pour que le spectateur ressente que quelque chose se prépare, mais suffisamment naturel pour que les personnages présents dans le bureau ne soupçonnent rien. Trop détendu, la tension disparaît. Trop nerveux, l’espion devient immédiatement suspect. Il faut trouver cet espace étroit entre les deux : le calme extérieur et la vigilance intérieure. C’est là que le jeu devient intéressant.
Et, bien entendu, même s’il ne s’agissait que d’un rôle de quelques instants, j’avais pris la peine de construire un passé à mon personnage. Une famille. Une démarche. Tout comme s’il s’agissait d’un personnage plus important dans la série.
D’ailleurs, le titre de l’épisode, À gauche du boum, évoque justement cette idée: agir avant l’explosion, dans cet espace où tout repose encore sur l’anticipation, l’observation et la prévention. Mon personnage n’était qu’un minuscule rouage de cette mécanique, mais son geste contribuait à déplacer toute l’intrigue.
Six heures pour cinq minutes
Je suis arrivé sur les lieux à 10h. Je suis entré sur le plateau vers 18h45. Quelques minutes plus tard, tout était terminé. C’était « canné », comme on le dit dans le jargon. On peut donc résumer cette journée ainsi : six heures et quarante-cinq d’attente pour quelques minutes de tournage et quelques secondes conservées au montage. Mais ces quelques secondes font partie du métier autant que les heures passées devant la caméra.
Être acteur, ce n’est pas seulement jouer lorsque la caméra tourne. C’est arriver préparé. S’adapter aux changements. Préserver son énergie. Rester disponible. Écouter attentivement. Et être capable, lorsque quelqu’un ouvre enfin la porte de la cabine en disant « c’est ton tour », de passer instantanément de l’attente à l’action.
Tout un après-midi pour se préparer. Une seule prise pour accomplir la mission. Puis le téléphone disparaît dans la poche, l’espion quitte les lieux et la grande machine du tournage continue de tourner.
Mission accomplie.
Fiche de tournage
Série: Classé secret, saison 2
Épisode 7: À gauche du boum
Rôle: Homme au burner
Scène: 17.38
Tournage: 15 mars 2023, journée 36 sur 54
Réalisation: Stéphan Beaudoin
Scénario: François Pagé
Production: Duo Productions
Diffusion originale: 29 novembre 2023 sur addikTV
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