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Une nuit, un habit de guimauve et un faux squelette
Le vendredi 4 juillet 2025, l’équipe de Casse-Gueule en était à sa vingt et unième journée sur un tournage prévu sur quarante-huit jours. Sous la direction de Mathieu Cyr, les dernières scènes de la journée devaient être tournées de nuit sur le terrain de l’ancienne Maison mère des Sœurs Grises, rue Saint-Mathieu, au centre-ville de Montréal. Ma scène était prévue entre minuit et 1h30 du matin.
Vingt minutes de marche avant même de commencer
Mon appel était à 22h. Je suis donc arrivé beaucoup plus tôt. Évidemment!
J’allais incarner l’agent Fred, un membre de l’identification judiciaire chargé d’examiner un sac contenant ce qui ressemblait dangereusement à des restes humains. Sur papier, mon rôle était muet. Il allait le rester pendant environ une prise.
Le camp de base était situé près de l’ancien restaurant Chez la Mère Michel, dans un secteur du centre-ville où les places de stationnement ne semblaient exister que pour ceux qui les avaient trouvées plusieurs heures avant moi. Montréal était encore en pleine effervescence lorsque je suis arrivé. Les terrasses étaient animées, les voitures circulaient sans relâche et chaque espace libre que j’apercevais se révélait être une entrée privée, une zone interdite, un débarcadère ou une illusion provoquée par l’espoir. La feuille de service précisait d’ailleurs, avec une délicatesse toute relative, qu’aucun véhicule personnel ne pouvait être stationné dans les espaces réservés aux camions techniques. Le camp de base se trouvait sur la rue Guy et la salle d’appui de l’équipe dans les locaux de l’ancien restaurant Kampai, rue Saint-Mathieu.
J’ai finalement trouvé une place à près de vingt minutes de marche. Je suis donc arrivé tôt, mais loin.
Après avoir traversé une bonne partie du quartier avec mon sac sur l’épaule, je me suis présenté à la production. Mon appel officiel était à 22h, suivi de la coiffure à 22h15, du maquillage à 22h30 et d’une présence prévue sur le plateau à 23h.
L’équipe était détendue, accueillante et remarquablement chaleureuse malgré la longue journée qu’elle avait déjà derrière elle. La maquilleuse et la coiffeuse se sont montrées toutes les deux attentionnées, généreuses et d’une grande douceur. Elles m’ont traité avec tous les égards qu’on aurait accordés à un acteur dont le nom apparaissait en très gros au-dessus du titre.
Puis on m’a remis mon costume.
« Tiens, ton habit de guimauve! »
L’agent Fred entre dans sa guimauve
Le terme était étonnamment précis. La feuille de service elle-même décrivait le costume des agents de l’identification judiciaire comme une « guimauve ». Il s’agissait de l’un de ces habits protecteurs blancs portés sur une scène de crime afin d’éviter de contaminer les lieux. Une combinaison ample, des gants et tout l’équipement nécessaire pour manipuler les éléments de preuve sans compromettre l’intégrité de la scène.
J’avais déjà joué plusieurs policiers dans ma carrière, mais celui-ci appartenait à une branche beaucoup plus spécialisée. L’agent Fred n’était pas là pour arrêter qui que ce soit. Il était là après l’arrestation, lorsque les gestes deviennent méticuleux, que chaque objet doit être observé, photographié, numéroté et manipulé avec précision.
Une fois transformé en guimauve judiciaire, je suis retourné dans ma cabine de repos. Et j’ai attendu. Quelques heures, comme cela arrive souvent sur un plateau.
La production tournait d’abord les scènes précédant mon intervention. Clovis et Ben devaient s’introduire sur le terrain du couvent avec une pelle et un sac de sport, avant d’être surpris par des policiers, maîtrisés et menottés. À l’intérieur du sac se trouvait un squelette qu’ils croyaient être celui de Tony.
De mon côté, je conservais mon énergie et révisais ce que je savais de la scène. Ce n’était pas énorme. Dans le scénario, mon personnage était simplement décrit comme un « agent de l’identification judiciaire », un rôle muet travaillant aux côtés d’une policière. Je devais être présent. Observer. Manipuler certains objets. Donner de la crédibilité à l’environnement. Bref, faire mon travail sans attirer l’attention vers moi. Du moins, c’était le plan.
Une équipe encore très réveillée
Quand on est finalement venu me chercher, j’ai quitté la cabine pour rejoindre le lieu de tournage. La nuit était bien installée. Sur le terrain, les projecteurs, les câbles, les véhicules de production et les gyrophares transformaient les environs du couvent en véritable scène d’enquête. J’ai rencontré les membres de l’équipe technique, puis les autres acteurs de la séquence, dont Sara-Karel Chiasson dans le rôle de la policière.
J’ai également fait la connaissance d’Émile Schneider et de Zouheir Zerhouni, qui incarnaient Clovis et Ben, les deux personnages au cœur de cette partie de l’histoire. Tous deux étaient accessibles, généreux et merveilleusement joueurs. Malgré l’heure devenue tardive, ou plutôt très matinale, ils continuaient de lancer des blagues, de s’amuser entre les prises et de nourrir une complicité qui rendait l’atmosphère du plateau légère. C’est toujours agréable de découvrir des acteurs capables de demeurer concentrés tout en gardant leur plaisir de jouer intact. La fatigue aurait facilement pu rendre tout le monde silencieux et mécanique. Au contraire, l’ambiance était vivante, détendue et pleine d’énergie.
Émile et Zouheir devaient pourtant passer une bonne partie de la scène couchés au sol, les mains menottées dans le dos, pendant que nous examinions le contenu du sac. Il existe probablement des façons plus confortables de terminer une journée de travail.
Ce qui était prévu
On m’a d’abord expliqué la mise en scène telle qu’elle avait été écrite. Clovis et Ben étaient immobilisés sur le sol. La policière et moi travaillions autour d’eux. Mon personnage devait déposer de petits marqueurs près des objets, prendre des notes et participer à l’analyse de la scène. La policière devait ensuite s’approcher du sac, l’ouvrir et en retirer le crâne de Tony. Elle devait l’examiner, sortir un tibia, puis cogner légèrement les deux pièces l’une contre l’autre afin d’en écouter la résonance.
Le verdict suivait: « Remballe ton stock, Fred. Une maudite belle imitation, mais… C’est de la résine. » C’était la réplique exacte prévue dans le scénario. Mon personnage, Fred, devait la regarder avec incrédulité. Pas un mot. Nous avons donc répété la mécanique, trouvé nos positions et lancé une première prise.
Puis la scène a changé.
La logique reprend le contrôle
Après cette première prise, un technicien du plateau s’est approché du réalisateur. Il avait remarqué quelque chose.
Dans la mise en place telle qu’elle se présentait réellement devant la caméra, j’étais celui qui portait l’équipement complet destiné à protéger la scène contre la contamination. La policière, elle, ne portait pas le même attirail. Alors pourquoi était-ce elle qui ouvrait le sac et manipulait directement les ossements?
Il a posé la question, en substance: « Est-ce qu’il y a quelque chose, dans la suite de l’histoire, qui exige absolument que ce soit la policière qui découvre que les os sont faux? Parce que lui est habillé pour ne pas contaminer la scène. Ce serait beaucoup plus logique que ce soit l’agent de l’identification judiciaire qui ouvre le sac et analyse les ossements. »
Mathieu Cyr a observé la scène une seconde. « Tu as bien raison. » Aucune longue discussion. Aucun conseil de guerre nocturne autour du faux crâne. La logique était meilleure. On changeait la scène.
On s’est alors tourné vers moi. « Martin, c’est toi qui vas ouvrir le sac. Tu vas sortir le crâne, examiner les os les cogner ensemble et annoncer qu’ils sont faux. » Mon rôle muet venait soudainement d’hériter de l’action principale et de la réplique qui faisait basculer la scène. J’étais ravi.
Fred change momentanément de propriétaire
Il restait toutefois un petit détail. La réplique avait été écrite pour la policière, qui s’adressait à mon personnage: « Remballe ton stock, Fred. » Or, maintenant, c’était moi qui devais la prononcer. Et, selon la feuille de service, Fred, c’était moi.
Nous nous sommes regardés. Quelqu’un a proposé la solution la plus simple: « Ben… ça existe, des filles qui s’appellent Frédérique… Pis ça se peut très bien que les deux s’appellent Fred… C’est une drôle de coïncidence, mais c’est plausible… Ok, on l’fait! » Problème réglé.
Pendant quelques heures, le prénom Fred a donc migré de mon personnage vers celui de la policière. Était-elle officiellement Frédérique? Le scénario ne le précisait pas. Mais à cette heure-là, au milieu d’un terrain plongé dans la lumière artificielle, avec deux hommes menottés, un sac rempli de faux os et un crâne en résine, personne n’avait envie de convoquer une commission d’enquête sur la question. Alors, qu’à cela ne tienne. On l’a fait.
Faire parler un faux crâne
La scène paraissait simple, mais elle exigeait une chorégraphie précise. Je devais m’approcher du sac sans bloquer la caméra. L’ouvrir sous le bon angle. Retirer le crâne de façon à ce que son visage demeure visible. Le tenir assez longtemps pour permettre au spectateur de comprendre ce que je regardais, puis manipuler le tibia et le crâne avec l’assurance d’un professionnel habitué à examiner des preuves.
L’action prévue dans le scénario consistait à cogner les deux pièces l’une contre l’autre: Toc. Toc. Le son devait permettre à mon personnage de comprendre qu’il ne s’agissait pas de véritables ossements, mais d’une imitation en résine. Il fallait que le diagnostic semble évident pour l’agent Fred, sans devenir théâtral. Il ne découvrait pas quelque chose d’extraordinaire. Il faisait simplement son métier.
À certains moments, je devais replacer le crâne d’une manière très précise afin de faciliter un mouvement de caméra qui s’en approchait progressivement. Quelques centimètres trop à gauche et le cadrage ne fonctionnait plus. Une légère rotation de trop et le visage du crâne disparaissait.
Au total, nous avons travaillé sur la scène pendant environ deux heures. Deux heures à ouvrir un sac, sortir un crâne, examiner un tibia, déplacer des marqueurs, replacer des objets et recommencer sous différents angles. Deux heures qui ont filé très rapidement. J’adore être sur un plateau de tournage.
Une nuit qui ne ressemblait à aucune autre
J’étais arrivé pour jouer un agent silencieux à l’arrière-plan. À la fin de la nuit, j’étais devenu celui qui découvrait les ossements, manipulait le crâne et annonçait que le squelette était une imitation. C’est l’une des choses que j’aime du tournage. Un scénario fournit la structure, mais le plateau demeure un organisme vivant. Les costumes, les déplacements, la lumière, le décor et la logique concrète des actions peuvent révéler des choses qui n’étaient pas aussi évidentes sur papier.
Et lorsqu’une personne attentive pose la bonne question, une scène peut se transformer en quelques secondes. Cette nuit-là, un technicien a remarqué une incohérence. Le réalisateur a écouté. La mise en scène a été ajustée. On m’a confié de nouvelles actions et une réplique quelques instants avant de tourner. Il fallait simplement être prêt. Prêt à écouter. Prêt à modifier mes gestes. Prêt à comprendre la nouvelle logique de la scène. Prêt à passer d’une présence muette à une intervention qui devait sembler avoir toujours été conçue ainsi.
Lorsque j’avais enfilé mon costume quelques heures plus tôt, on m’avait remis mon « habit de guimauve ». Je ne savais pas encore qu’il allait me permettre de repartir avec le crâne, la réplique et la découverte du faux squelette.
Comme quoi, sur un plateau, il ne faut jamais sous-estimer un homme en guimauve.
Fiche de tournage
Série : Casse-Gueule, saison 1
Épisode 7 : La cuiller à trous
Rôle : Agent Fred, identification judiciaire
Tournage : 4 juillet 2025, journée 21 sur 48
Réalisation : Mathieu Cyr
Scénario : Frédéric Ouellet, en collaboration avec Daniel Chiasson
Production : Duo Productions, en collaboration avec Bell Média
Diffusion originale : 5 mars 2026 sur Crave
Épisode disponible sur : Crave
D’autres projets auxquels j’ai participé

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Une nuit, un habit de guimauve et un faux squelette
Le vendredi 4 juillet 2025, l’équipe de Casse-Gueule en était à sa vingt et unième journée sur un tournage prévu sur quarante-huit jours. Sous la direction de Mathieu Cyr, les dernières scènes de la journée devaient être tournées de nuit sur le terrain de l’ancienne Maison mère des Sœurs Grises, rue Saint-Mathieu, au centre-ville de Montréal. Ma scène était prévue entre minuit et 1h30 du matin.
Vingt minutes de marche avant même de commencer
Mon appel était à 22h. Je suis donc arrivé beaucoup plus tôt. Évidemment!
J’allais incarner l’agent Fred, un membre de l’identification judiciaire chargé d’examiner un sac contenant ce qui ressemblait dangereusement à des restes humains. Sur papier, mon rôle était muet. Il allait le rester pendant environ une prise.
Le camp de base était situé près de l’ancien restaurant Chez la Mère Michel, dans un secteur du centre-ville où les places de stationnement ne semblaient exister que pour ceux qui les avaient trouvées plusieurs heures avant moi. Montréal était encore en pleine effervescence lorsque je suis arrivé. Les terrasses étaient animées, les voitures circulaient sans relâche et chaque espace libre que j’apercevais se révélait être une entrée privée, une zone interdite, un débarcadère ou une illusion provoquée par l’espoir. La feuille de service précisait d’ailleurs, avec une délicatesse toute relative, qu’aucun véhicule personnel ne pouvait être stationné dans les espaces réservés aux camions techniques. Le camp de base se trouvait sur la rue Guy et la salle d’appui de l’équipe dans les locaux de l’ancien restaurant Kampai, rue Saint-Mathieu.
J’ai finalement trouvé une place à près de vingt minutes de marche. Je suis donc arrivé tôt, mais loin.
Après avoir traversé une bonne partie du quartier avec mon sac sur l’épaule, je me suis présenté à la production. Mon appel officiel était à 22h, suivi de la coiffure à 22h15, du maquillage à 22h30 et d’une présence prévue sur le plateau à 23h.
L’équipe était détendue, accueillante et remarquablement chaleureuse malgré la longue journée qu’elle avait déjà derrière elle. La maquilleuse et la coiffeuse se sont montrées toutes les deux attentionnées, généreuses et d’une grande douceur. Elles m’ont traité avec tous les égards qu’on aurait accordés à un acteur dont le nom apparaissait en très gros au-dessus du titre.
Puis on m’a remis mon costume.
« Tiens, ton habit de guimauve! »
L’agent Fred entre dans sa guimauve
Le terme était étonnamment précis. La feuille de service elle-même décrivait le costume des agents de l’identification judiciaire comme une « guimauve ». Il s’agissait de l’un de ces habits protecteurs blancs portés sur une scène de crime afin d’éviter de contaminer les lieux. Une combinaison ample, des gants et tout l’équipement nécessaire pour manipuler les éléments de preuve sans compromettre l’intégrité de la scène.
J’avais déjà joué plusieurs policiers dans ma carrière, mais celui-ci appartenait à une branche beaucoup plus spécialisée. L’agent Fred n’était pas là pour arrêter qui que ce soit. Il était là après l’arrestation, lorsque les gestes deviennent méticuleux, que chaque objet doit être observé, photographié, numéroté et manipulé avec précision.
Une fois transformé en guimauve judiciaire, je suis retourné dans ma cabine de repos. Et j’ai attendu. Quelques heures, comme cela arrive souvent sur un plateau.
La production tournait d’abord les scènes précédant mon intervention. Clovis et Ben devaient s’introduire sur le terrain du couvent avec une pelle et un sac de sport, avant d’être surpris par des policiers, maîtrisés et menottés. À l’intérieur du sac se trouvait un squelette qu’ils croyaient être celui de Tony.
De mon côté, je conservais mon énergie et révisais ce que je savais de la scène. Ce n’était pas énorme. Dans le scénario, mon personnage était simplement décrit comme un « agent de l’identification judiciaire », un rôle muet travaillant aux côtés d’une policière. Je devais être présent. Observer. Manipuler certains objets. Donner de la crédibilité à l’environnement. Bref, faire mon travail sans attirer l’attention vers moi. Du moins, c’était le plan.
Une équipe encore très réveillée
Quand on est finalement venu me chercher, j’ai quitté la cabine pour rejoindre le lieu de tournage. La nuit était bien installée. Sur le terrain, les projecteurs, les câbles, les véhicules de production et les gyrophares transformaient les environs du couvent en véritable scène d’enquête. J’ai rencontré les membres de l’équipe technique, puis les autres acteurs de la séquence, dont Sara-Karel Chiasson dans le rôle de la policière.
J’ai également fait la connaissance d’Émile Schneider et de Zouheir Zerhouni, qui incarnaient Clovis et Ben, les deux personnages au cœur de cette partie de l’histoire. Tous deux étaient accessibles, généreux et merveilleusement joueurs. Malgré l’heure devenue tardive, ou plutôt très matinale, ils continuaient de lancer des blagues, de s’amuser entre les prises et de nourrir une complicité qui rendait l’atmosphère du plateau légère. C’est toujours agréable de découvrir des acteurs capables de demeurer concentrés tout en gardant leur plaisir de jouer intact. La fatigue aurait facilement pu rendre tout le monde silencieux et mécanique. Au contraire, l’ambiance était vivante, détendue et pleine d’énergie.
Émile et Zouheir devaient pourtant passer une bonne partie de la scène couchés au sol, les mains menottées dans le dos, pendant que nous examinions le contenu du sac. Il existe probablement des façons plus confortables de terminer une journée de travail.
Ce qui était prévu
On m’a d’abord expliqué la mise en scène telle qu’elle avait été écrite. Clovis et Ben étaient immobilisés sur le sol. La policière et moi travaillions autour d’eux. Mon personnage devait déposer de petits marqueurs près des objets, prendre des notes et participer à l’analyse de la scène. La policière devait ensuite s’approcher du sac, l’ouvrir et en retirer le crâne de Tony. Elle devait l’examiner, sortir un tibia, puis cogner légèrement les deux pièces l’une contre l’autre afin d’en écouter la résonance.
Le verdict suivait: « Remballe ton stock, Fred. Une maudite belle imitation, mais… C’est de la résine. » C’était la réplique exacte prévue dans le scénario. Mon personnage, Fred, devait la regarder avec incrédulité. Pas un mot. Nous avons donc répété la mécanique, trouvé nos positions et lancé une première prise.
Puis la scène a changé.
La logique reprend le contrôle
Après cette première prise, un technicien du plateau s’est approché du réalisateur. Il avait remarqué quelque chose.
Dans la mise en place telle qu’elle se présentait réellement devant la caméra, j’étais celui qui portait l’équipement complet destiné à protéger la scène contre la contamination. La policière, elle, ne portait pas le même attirail. Alors pourquoi était-ce elle qui ouvrait le sac et manipulait directement les ossements?
Il a posé la question, en substance: « Est-ce qu’il y a quelque chose, dans la suite de l’histoire, qui exige absolument que ce soit la policière qui découvre que les os sont faux? Parce que lui est habillé pour ne pas contaminer la scène. Ce serait beaucoup plus logique que ce soit l’agent de l’identification judiciaire qui ouvre le sac et analyse les ossements. »
Mathieu Cyr a observé la scène une seconde. « Tu as bien raison. » Aucune longue discussion. Aucun conseil de guerre nocturne autour du faux crâne. La logique était meilleure. On changeait la scène.
On s’est alors tourné vers moi. « Martin, c’est toi qui vas ouvrir le sac. Tu vas sortir le crâne, examiner les os les cogner ensemble et annoncer qu’ils sont faux. » Mon rôle muet venait soudainement d’hériter de l’action principale et de la réplique qui faisait basculer la scène. J’étais ravi.
Fred change momentanément de propriétaire
Il restait toutefois un petit détail. La réplique avait été écrite pour la policière, qui s’adressait à mon personnage: « Remballe ton stock, Fred. » Or, maintenant, c’était moi qui devais la prononcer. Et, selon la feuille de service, Fred, c’était moi.
Nous nous sommes regardés. Quelqu’un a proposé la solution la plus simple: « Ben… ça existe, des filles qui s’appellent Frédérique… Pis ça se peut très bien que les deux s’appellent Fred… C’est une drôle de coïncidence, mais c’est plausible… Ok, on l’fait! » Problème réglé.
Pendant quelques heures, le prénom Fred a donc migré de mon personnage vers celui de la policière. Était-elle officiellement Frédérique? Le scénario ne le précisait pas. Mais à cette heure-là, au milieu d’un terrain plongé dans la lumière artificielle, avec deux hommes menottés, un sac rempli de faux os et un crâne en résine, personne n’avait envie de convoquer une commission d’enquête sur la question. Alors, qu’à cela ne tienne. On l’a fait.
Faire parler un faux crâne
La scène paraissait simple, mais elle exigeait une chorégraphie précise. Je devais m’approcher du sac sans bloquer la caméra. L’ouvrir sous le bon angle. Retirer le crâne de façon à ce que son visage demeure visible. Le tenir assez longtemps pour permettre au spectateur de comprendre ce que je regardais, puis manipuler le tibia et le crâne avec l’assurance d’un professionnel habitué à examiner des preuves.
L’action prévue dans le scénario consistait à cogner les deux pièces l’une contre l’autre: Toc. Toc. Le son devait permettre à mon personnage de comprendre qu’il ne s’agissait pas de véritables ossements, mais d’une imitation en résine. Il fallait que le diagnostic semble évident pour l’agent Fred, sans devenir théâtral. Il ne découvrait pas quelque chose d’extraordinaire. Il faisait simplement son métier.
À certains moments, je devais replacer le crâne d’une manière très précise afin de faciliter un mouvement de caméra qui s’en approchait progressivement. Quelques centimètres trop à gauche et le cadrage ne fonctionnait plus. Une légère rotation de trop et le visage du crâne disparaissait.
Au total, nous avons travaillé sur la scène pendant environ deux heures. Deux heures à ouvrir un sac, sortir un crâne, examiner un tibia, déplacer des marqueurs, replacer des objets et recommencer sous différents angles. Deux heures qui ont filé très rapidement. J’adore être sur un plateau de tournage.
Une nuit qui ne ressemblait à aucune autre
J’étais arrivé pour jouer un agent silencieux à l’arrière-plan. À la fin de la nuit, j’étais devenu celui qui découvrait les ossements, manipulait le crâne et annonçait que le squelette était une imitation. C’est l’une des choses que j’aime du tournage. Un scénario fournit la structure, mais le plateau demeure un organisme vivant. Les costumes, les déplacements, la lumière, le décor et la logique concrète des actions peuvent révéler des choses qui n’étaient pas aussi évidentes sur papier.
Et lorsqu’une personne attentive pose la bonne question, une scène peut se transformer en quelques secondes. Cette nuit-là, un technicien a remarqué une incohérence. Le réalisateur a écouté. La mise en scène a été ajustée. On m’a confié de nouvelles actions et une réplique quelques instants avant de tourner. Il fallait simplement être prêt. Prêt à écouter. Prêt à modifier mes gestes. Prêt à comprendre la nouvelle logique de la scène. Prêt à passer d’une présence muette à une intervention qui devait sembler avoir toujours été conçue ainsi.
Lorsque j’avais enfilé mon costume quelques heures plus tôt, on m’avait remis mon « habit de guimauve ». Je ne savais pas encore qu’il allait me permettre de repartir avec le crâne, la réplique et la découverte du faux squelette.
Comme quoi, sur un plateau, il ne faut jamais sous-estimer un homme en guimauve.
Fiche de tournage
Série : Casse-Gueule, saison 1
Épisode 7 : La cuiller à trous
Rôle : Agent Fred, identification judiciaire
Tournage : 4 juillet 2025, journée 21 sur 48
Réalisation : Mathieu Cyr
Scénario : Frédéric Ouellet, en collaboration avec Daniel Chiasson
Production : Duo Productions, en collaboration avec Bell Média
Diffusion originale : 5 mars 2026 sur Crave
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