Cet article révèle l’intrigue et la fin de The Road Ahead (Where Do We Go From Here?).
Un homme sonne à une porte. Leo ouvre. Quelques secondes plus tard, il est au sol, frappé au visage, puis traîné jusqu’à une voiture et jeté dans un coffre où se trouvent déjà plusieurs cadavres. Son ravisseur n’a presque rien à lui dire : “Stay.” Puis, un peu plus tard : “Dig.”
C’est ainsi que commence The Road Ahead (Where Do We Go From Here?), un court métrage que j’ai écrit, produit, réalisé et interprété en 2021. À première vue, c’est une histoire d’enlèvement. Un homme est arraché à sa vie, conduit dans des endroits isolés et forcé, une tombe après l’autre, à enterrer les victimes qui l’ont précédé. Mais ce n’est que la surface du film.
Ce qui m’intéressait était ce qui arrive lorsqu’une force beaucoup plus grande que nous fait soudainement irruption dans notre existence, renverse nos repères et nous oblige à vivre avec une réalité que nous n’avons ni choisie ni la capacité de contrôler. En 2021, cette idée avait évidemment une résonance très particulière.
Une phrase imposée
Le projet est né d’une contrainte assez simple. Je voulais participer au Mandy Mini Movie Fest. Le film devait durer cinq minutes ou moins et contenir une phrase imposée : “Where do we go from here?”
Je n’ai pas commencé en cherchant à faire une grande déclaration sur la pandémie. Il fallait d’abord trouver une histoire qui puisse porter cette question. Mais nous étions en pleine période COVID, après des mois où nos habitudes, nos relations, notre travail et nos projets avaient été bouleversés. Where do we go from here? n’était plus seulement une phrase de concours. C’était une question que beaucoup de gens se posaient réellement.
J’ai donc imaginé un personnage qui perdrait littéralement le contrôle de sa trajectoire. Quelqu’un d’autre déciderait où il va, quand il s’arrête, quand il travaille, quand il souffre, et même quand il retourne dans le coffre. À partir de là, le film pouvait parler de la COVID sans avoir à raconter la pandémie de façon réaliste.
Le coffre, The Man et la nouvelle normalité
Leo ne reçoit aucune explication. Il est enlevé, assommé, attaché par une corde au cou, puis forcé à creuser jusqu’à l’épuisement. Lorsqu’il croit avoir terminé, il découvre qu’il n’a pas creusé sa propre tombe. Son ravisseur lui demande de prendre un cadavre dans le coffre, de le déposer dans le trou et de le recouvrir. Ensuite, Leo retourne dans le coffre. Et tout recommence.
La répétition était essentielle. Au début, Leo résiste. Plus le cycle se répète, plus il est épuisé et plus il devient coopératif, jusqu’à presque accepter la mécanique qui lui est imposée. Sortir. Creuser. Enterrer. Retourner dans le coffre.
C’était une façon très concrète de parler de notre capacité à nous adapter. Même à des situations qui, quelques semaines ou quelques mois auparavant, nous auraient semblé complètement absurdes. Une situation exceptionnelle finit parfois par acquérir sa propre routine.
Le ravisseur n’a d’ailleurs pas vraiment de nom. Dans le scénario, il est simplement The Man. Manuel Mongrain l’interprète comme une force calme et implacable. Il n’a pas besoin de se justifier ni de convaincre Leo. Il impose sa présence et ses règles.
C’était important pour moi parce que certaines choses qui bouleversent notre vie ne sont pas des antagonistes au sens traditionnel. Elles ne nous détestent pas. Elles ne négocient pas avec nous. Elles arrivent.
À la fin, The Man abandonne Leo à un carrefour et repart. C’est seulement là que sa plaque d’immatriculation devient visible : COVID19. La métaphore est assumée. Mais le film ne consiste pas simplement à dire que « The Man représente la COVID ». La pandémie est surtout la force qui déclenche tout ce qui se passe ensuite à l’intérieur de Leo.
Le véritable enjeu est ailleurs : qu’est-ce que la peur fait de nous lorsqu’elle s’installe? Et qu’est-ce qui reste lorsque la chose qui nous terrorisait finit par s’éloigner?
Les différentes voix de Leo
C’est là que The Road Ahead quitte progressivement le thriller pour entrer dans quelque chose de plus intérieur. Leo rencontre différentes manifestations de lui-même : son Scary Ego, son Victim Ego et son Higher Self. Je les interprète tous, mais je voulais qu’ils représentent des réactions très différentes à la même situation.
Le Scary Ego est agressif, presque démoniaque. Il cherche à provoquer Leo, à le maintenir dans la peur. Pourtant, lorsqu’il explique ce qu’il veut, sa motivation est presque bienveillante : “I just want to keep you alive.” Il veut maintenir Leo en état de fight or flight, constamment vigilant, constamment prêt à détecter la prochaine menace.
C’est précisément ce qui le rend intéressant pour moi. Il n’est pas « mauvais ». Il essaie de protéger Leo. Mais lorsqu’un mécanisme de survie ne sait plus s’arrêter, la protection peut elle-même devenir une prison.
Le Victim Ego, lui, est l’autre versant de cette peur. Il ne menace pas Leo; il est complètement submergé. Il répète “I don’t wanna die”, puis lui annonce qu’ils vont mourir et qu’il doit fuir dès qu’il en aura l’occasion.
Leo finit simplement par lui répondre : “Shut up.”
Ce moment est important parce qu’il ne signifie pas que Leo n’a soudainement plus peur. Il commence plutôt à comprendre que ressentir une peur et lui obéir sont deux choses différentes. Il peut entendre cette voix sans nécessairement lui donner le contrôle.
Puis il y a le Higher Self.
Je l’ai conçu comme l’opposé de ces deux réactions. Il parle de présence, d’équanimité, de respiration : “Be equanimous. Be aware. Be centered and balanced. Breathe in… Breathe out…”
Cette partie du personnage vient évidemment d’un univers qui m’est familier : méditation, respiration, présence, observation de ce qui se passe en soi avant de réagir automatiquement.
Mais je ne voulais surtout pas en faire un maître spirituel parfait. Le Higher Self de Leo peut être calme et centré, mais il peut aussi être impatient, ridicule et franchement tannant. À la fin, après avoir tenté pendant tout le film de se faire entendre, il finit par perdre patience et lui crie : “YOU NEVER LISTEN!” Puis il fait le clown avec une paire de lunettes ramassée par terre.
Et lorsque Leo lui rappelle qu’il est quand même supposé être son « higher self », sa réponse résume assez bien l’esprit du personnage :
“Who said I was perfect?”
Je tenais à cet humour. Le film parle de peur, d’ego, de conscience et même d’illumination, mais je ne voulais pas qu’il devienne solennel au point de prétendre avoir une réponse à tout. Leo ne termine pas le film « éveillé ». Il commence simplement à entendre quelque chose qu’il n’entendait pas auparavant.
Du scénario au film
Le scénario rend naturellement les différentes facettes de Leo très explicites puisqu’elles portent des noms comme LEO’S SCARY EGO, LEO’S VICTIM EGO et LEO’S HIGHER-SELF. À l’écran, je pouvais laisser davantage de place à l’ambiguïté.
Le spectateur n’a pas nécessairement toutes les clés au moment où ces personnages apparaissent. Il peut se demander pendant un moment s’il regarde un rêve, une hallucination ou une réalité parallèle. Puis la révélation de la plaque COVID19 recontextualise ce qu’il vient de voir.
La critique publiée par le Direct Monthly Online Film Festival décrit justement cette expérience : le film commence comme une histoire d’enlèvement assez brutale, puis les différentes manifestations de Leo apparaissent, jusqu’à ce que la révélation finale fournisse une clé de lecture à l’ensemble.
Il y a aussi des idées qui ont évolué entre la page et le tournage. Dans le scénario, par exemple, le Higher Self est associé à un mouvement de Qi Gong. Dans le film, j’ai plutôt choisi de le présenter dans les bois en tenue de samouraï, méditant puis exécutant un kata au sabre — une image que la critique de DMOFF relève d’ailleurs directement.
L’intention reste la même, mais l’image lui donne une autre présence. C’est une des choses que j’aime dans la réalisation : le scénario fournit la structure et les intentions, puis le tournage oblige à leur trouver une existence physique.
Cinq minutes… puis quinze
La contrainte du Mandy Mini Movie Fest a cependant eu une conséquence majeure : le film devait absolument tenir en cinq minutes, alors que l’histoire que j’avais écrite était beaucoup plus longue.
Il y avait tout simplement trop de matière. L’enlèvement, les enterrements successifs, les différentes manifestations de Leo, ses dialogues avec son ego et son Higher Self, sa progression intérieure… En essayant de faire entrer tout cela dans cinq minutes, le risque était d’obtenir une succession d’images intéressantes mais pratiquement incompréhensibles.
J’ai donc dû inventer une solution pour cette première version : un narrateur.
Cette voix venait décrire la situation et les enjeux de façon plus poétique, en donnant au spectateur une quantité d’informations que je n’avais tout simplement plus le temps de faire passer par les scènes elles-mêmes. Elle agissait comme une sorte de fil conducteur au-dessus d’une histoire fortement compressée. DMOFF relève d’ailleurs cette narration dès les premières minutes de sa critique, notamment lorsqu’elle décrit la voix présentant le ravisseur comme un « cruel king ».
C’était une contrainte que je m’étais imposée pour réussir à rendre cette version de cinq minutes le moindrement compréhensible. Elle fonctionnait dans le contexte du concours, mais elle n’était pas la façon dont j’avais initialement écrit l’histoire.
C’est précisément pour cette raison que je suis revenu au film en 2023 afin d’en créer une Director’s Cut d’environ quinze minutes.
Cette version me permettait enfin de rendre justice à l’histoire originale. Les scènes pouvaient exister à leur véritable rythme, les dialogues avaient davantage d’espace et la relation entre Leo, ses egos et son Higher Self pouvait se développer sans avoir à être continuellement résumée par une voix extérieure.
Pour moi, la Director’s Cut n’est donc pas simplement The Road Ahead avec dix minutes de plus. C’est beaucoup plus près du film que j’avais écrit au départ.
Et j’aime finalement que les deux versions existent. La version de cinq minutes est le résultat d’une contrainte très particulière et montre jusqu’où on peut pousser la concision lorsqu’on est obligé de trouver une solution. La Director’s Cut, elle, redonne à l’histoire son espace et permet au film de devenir ce qu’il devait être avant qu’on lui demande de tenir dans cinq minutes.
Réaliser en étant aussi devant la caméra
The Road Ahead était un projet indépendant avec une autre particularité : j’en étais à la fois le scénariste, le producteur, le réalisateur et l’acteur principal, en interprétant en plus plusieurs manifestations du même personnage.
Cela oblige à travailler d’une façon assez particulière. Lorsqu’on est devant la caméra, on doit être suffisamment disponible comme acteur pour vivre la scène, tout en ayant préparé assez clairement ce qu’on veut comme réalisateur pour ne pas essayer de tout contrôler simultanément.
Et lorsque plusieurs personnages sont différentes versions de soi-même, il faut construire leur relation sans avoir réellement son partenaire devant soi au moment du tournage.
Heureusement, un film n’est jamais un exercice solitaire. Manuel Mongrain, qui interprète The Man, a aussi participé au travail de caméra, tout comme Jean-François Beauregard, qui apparaît également dans le film comme Extraterrestrial #1.
C’était une petite production, avec la débrouillardise que cela suppose, mais c’est aussi ce que j’aime dans ce genre de projet. On écrit quelque chose, puis il faut réellement trouver comment le fabriquer avec les personnes, les lieux, le temps et les moyens que l’on a.
Et parfois, les limitations deviennent précisément ce qui nous force à trouver les idées les plus intéressantes.
Quand le film ne nous appartient plus tout à fait
Une fois le film terminé, quelque chose d’assez fascinant se produit : les autres commencent à y voir des choses avec leur propre histoire et leur propre sensibilité.
La critique de DMOFF a lu The Road Ahead comme un film sur l’introspection provoquée par le bouleversement de la COVID, mais surtout sur ce qui peut arriver après : réévaluer sa vie, sortir de certains automatismes et avancer avec davantage de conscience. Elle souligne notamment les différentes manifestations de la psyché de Leo et le fait qu’à la fin, il devient enfin capable d’entendre cette conscience qu’il n’entendait pas auparavant.
Cette lecture correspond évidemment à plusieurs choses que j’avais mises dans le film, mais j’aime aussi le fait qu’elle ne m’appartienne pas complètement. Un réalisateur peut construire les conditions d’une interprétation, mais il ne devrait pas dicter exactement ce que chaque spectateur doit comprendre.
Le film a ensuite eu une vie que je n’avais pas vraiment anticipée. Il a circulé dans plusieurs festivals et a notamment reçu le Best Short Film Critics Award du Direct Monthly Online Film Festival, atteint la finale des Only The Best International Film Awards, la demi-finale de l’Eurasia International Monthly Film Festival, et obtenu des mentions honorables au Golden Sparrow International Film Festival et à l’International Smyrna Movie Fest, en plus d’autres sélections.
Il a également reçu chez OTB les distinctions Best COVID Film et Best First-Time Producer.
J’en suis évidemment heureux. Mais ce que je retiens surtout du projet est le chemin qui a mené au film : partir d’une phrase imposée, écrire une histoire beaucoup trop grande pour cinq minutes, trouver une façon de la compresser, puis revenir plus tard pour finalement lui redonner sa véritable dimension.
Where do we go from here?
La scène finale reste probablement celle qui résume le mieux le film.
The Man est parti. Leo n’est plus prisonnier. Personne ne lui dit où aller. Il est assis au milieu d’un carrefour, encore sonné par ce qui vient de lui arriver.
Puis son Higher Self apparaît.
Au début, Leo ne l’entend pas. Après plusieurs tentatives, le Higher Self finit par perdre patience. Et soudain Leo lui répond :
“You don’t need to shout.”
Pour la première fois, le dialogue est possible.
Ils se mettent à marcher côte à côte sur la route. Le Higher Self lui demande :
“So… Where do we go from here?”
Et le film ne répond pas.
C’était important pour moi.
En 2021, nous voulions tous savoir ce qu’il y avait « après ». Après les confinements. Après la peur. Après les interruptions. Après cette étrange période où quelque chose d’extérieur semblait avoir pris possession de nos calendriers et d’une partie de nos vies.
Je n’avais pas de réponse définitive à proposer. Leo non plus.
Mais il y a une différence entre ne pas savoir où l’on va et être enfermé dans le coffre de quelqu’un d’autre.
À la fin de The Road Ahead, Leo ne possède toujours pas de carte et ne sait pas ce qui l’attend.
Il est simplement libre de marcher à nouveau.
Et cette fois, il n’est peut-être plus tout à fait seul avec lui-même.







