Chronique d’un atelier de clown social en CHSLD
Il y a quelques jours, j’ai vécu une expérience humaine profondément bouleversante: une formation intensive de trois jours en clown social, guidée par l’extraordinaire Élise Deguire.
Ralentir pour être présent
Ce n’était pas une formation au sens traditionnel. C’était une traversée. Élise, clown d’expérience, artiste et formatrice, nous a doucement invités à ralentir, à écouter, à nous rendre disponibles. Formée au théâtre physique et active depuis des années avec Dr Clown, elle cultive une approche sensible et ancrée dans la relation humaine. Ce qu’elle transmet, c’est une posture intérieure. Un art d’être avec l’autre, pleinement et simplement.
L’atelier intensif s’est déroulé sur trois jours, du vendredi au dimanche. La première journée a été consacrée à des jeux et des exercices qui nous ont permis de faire connaissance entre participants, tout en amorçant l’exploration de ce lien humain, vulnérable et précieux, qui est au cœur du clown social. Les matinées de samedi et de dimanche, nous les avons passées dans un CHSLD. Chaque jour, nous commencions dans l’unité protégée pour personnes atteintes de troubles cognitifs : des résidents vivant avec la démence, l’Alzheimer ou d’autres maladies neurodégénératives. Ensuite, nous poursuivions nos visites dans une aile non protégée, en rencontrant les aînés à mobilité réduite, soit dans leurs chambres, soit dans les aires communes. Ce n’était pas un terrain de performance. C’était un terrain de rencontres. De regards. De soupirs. De rires fragiles. De silences habités. Il ne s’agissait pas de « faire » le clown, mais d’être là. De se laisser traverser par ce qui se présentait. D’habiter l’instant avec l’autre. Rien de plus, rien de moins.
Apprendre à désapprendre
Ce que j’ai appris — ou plutôt désappris — durant ces trois jours, c’est à quel point notre humanité se révèle dans la simplicité du lien.
Pas dans l’effort de divertir.
Pas dans l’ambition de réussir une scène.
Mais dans le fait d’oser se montrer, vulnérable, attentif, disponible.
Un autre apprentissage fondamental a été celui de l’humilité: le clown social est un clown qui se fait petit, qui s’abaisse pour élever l’autre. Il faut accepter d’être maladroit, de trébucher dans ses intentions, parfois d’entrer dans des moments où tout est incertain, où l’on ne sait plus quoi dire ou quoi faire — et c’est précisément là que naît la magie. Ces instants un peu fragiles — lorsqu’on se sent démuni face à la vulnérabilité d’un résident, ou que l’on rit doucement de notre maladresse — sont souvent ceux où le lien devient le plus touchant. Ces moments pendant lesquels le faire doit se taire pour laisser toute la place à l’être.
Voir, sans chercher à être vu
Le clown social n’est pas nécessairement un personnage. Il est une ouverture. Une image bienveillante, un moment furtif, une pause. Une permission d’exister autrement avec pour seul dessein de faire du bien.
Et dans cette danse délicate, entre gestes maladroits et élans sincères, entre mains tendues et mains serrées, j’ai ressenti quelque chose d’immense.
Quelque chose de simple.
Quelque chose de vivant.
Un art qui ne cherche pas à briller.
Mais qui réchauffe.
Un art qui ne cherche pas à être vu.
Mais qui voit.
Et si c’était ça, au fond, la vraie scène?
Celle où l’on ne joue pas un rôle.
Mais où l’on se donne sincèrement sans retenue.
Gratitudes et compagnons de route
Ce voyage-là, on le doit d’abord à Julie Guénette, une artiste clown et amie au cœur aussi grand que son rire contagieux, qui a semé cette idée un jour et nous y a entraînés avec toute sa générosité. Et puis il y a Élise. Élise qui nous a accueillis avec une tendresse solide, qui nous a guidés pas à pas, qui nous a sécurisés juste assez pour qu’on se lance sans filet dans les étages du CHSLD Philippe-Lapointe, sous la supervision bienveillante de Michèle Lemay, responsable des loisirs.

Clémentine et Roger… Non, Claude
Quant à moi, si j’ai pu vivre cette traversée, c’est grâce à Annick. Ma douce, ma boussole, mon point d’ancrage dans cette aventure. C’est elle qui m’a relié à tout ce bel univers. Elle m’a ouvert la porte de ce monde avec sa présence simple et forte.
Annick a été radieuse tout au long du week-end. Dans la peau de son clown, qu’elle a baptisé Clémentine, elle diffusait une joie tranquille, une douceur contagieuse, une attention tendre qui allait droit au cœur. Parfois, c’est elle qui ouvrait la porte d’un lien, entamant une danse silencieuse avec un résident pendant que je restais en retrait, respectueux, témoin. D’autres fois, elle me passait le relais d’un regard complice, m’invitant à entrer dans le jeu.
Mon propre clown, amoureux assumé de sa belle Clémentine, portait le nom de Roger, mais exigeait qu’on l’appelle par son nom d’artissss: Claude. Déménageur de profession (auto-proclamé), capable de soulever des chésseuses à bras-le-corps.
Et c’est ce duo, discret mais uni, parfois en relais, parfois côte à côte, qui a donné à cette expérience sa teinte inoubliable — quelque chose d’invisible mais profondément senti.



