Avant qu’un exercice commence, je peux recevoir un personnage très détaillé, un scénario avec des actions précises à respecter, parfois même des répliques qui doivent être dites exactement comme elles sont écrites. À d’autres moments, le cadre laisse beaucoup plus de place à l’improvisation. Dans les deux cas, le défi reste sensiblement le même : lorsqu’un policier se retrouve devant moi, il faut que la situation cesse rapidement de ressembler à un exercice sur papier.
Depuis quelques années, je participe comme comédien — et parfois comme cascadeur — à des simulations humaines utilisées dans la formation policière. Je ne forme pas les policiers. Je n’ai aucune expertise à leur transmettre sur leur métier et je ne suis évidemment pas là pour juger leurs interventions. Les exercices sont conçus et dirigés par des professionnels qui savent ce qu’ils souhaitent faire travailler aux participants.
Mon rôle est beaucoup plus simple à définir : je deviens la personne devant laquelle ils doivent mettre cette formation en pratique.
Un personnage qui n’existe pas pour le public
Sur un plateau de tournage, le personnage existe ultimement pour raconter une histoire à une caméra et à un public. Dans une simulation policière, le personnage a une autre fonction : il doit provoquer une interaction suffisamment crédible pour que la personne devant moi ait réellement à observer, communiquer, réfléchir, décider et s’adapter.
Ça change beaucoup de choses dans la façon de jouer. Je peux incarner quelqu’un de calme, inquiet, impatient, méfiant, confus, bouleversé ou agité. Le personnage peut comprendre parfaitement ce qui se passe ou, au contraire, percevoir la situation d’une façon complètement différente de celle de l’intervenant.
Mais le but n’est jamais de rendre la scène plus spectaculaire. Il faut la rendre juste. Si je décide soudainement d’ajouter une émotion, une information ou une réaction simplement parce que je trouve cela plus intéressant comme acteur, je risque de modifier l’exercice lui-même. Et ce serait exactement le contraire de mon travail.
L’École nationale de police du Québec, à Nicolet, utilise officiellement cette forme d’apprentissage expérientiel. Elle possède notamment un Service des comédiens dont les membres incarnent différents personnages lors d’interventions simulées, selon les objectifs pédagogiques établis pour la formation. Le recours à des acteurs n’est donc pas un petit ajout destiné à rendre les cours plus vivants. Dans certains programmes, nous faisons véritablement partie du dispositif pédagogique.
Parfois improviser. Parfois respecter exactement ce qui est prévu.
C’est probablement l’un des aspects que je trouve les plus intéressants dans ce travail : aucune simulation ne demande exactement la même chose à l’acteur.
Certains exercices sont très structurés. Le scénario peut définir précisément la situation, les informations connues du personnage, ce qui doit ou ne doit pas être révélé, certaines réactions et parfois des actions concrètes qui doivent se produire. Il peut aussi y avoir un texte ou certaines répliques qu’il faut respecter. Dans ce contexte, la précision devient presque une forme de continuité. Je dois pouvoir reproduire certains éléments plusieurs fois sans les déformer progressivement.
D’autres simulations sont beaucoup plus ouvertes. Je connais alors le personnage, son état émotionnel, son histoire, ses objectifs et les limites de la situation, mais je ne sais pas nécessairement comment la personne devant moi va s’adresser à moi ni comment l’échange va évoluer. Et là, on entre dans un territoire que j’adore comme acteur.
Il faut réellement écouter, pas simplement attendre son tour pour parler. Je peux savoir très clairement où mon personnage commence, sans savoir exactement comment il arrivera à la fin de la rencontre. C’est une improvisation, mais une improvisation sous contrainte : la liberté existe à l’intérieur du cadre, pas à sa place.
Quand personne ne connaît exactement la prochaine réplique
Dans une simulation plus ouverte, le policier devant moi n’a évidemment pas reçu mon texte, et je ne connais pas le sien. Une manière de poser une question peut provoquer une réaction différente. Un ton peut modifier le niveau de confiance du personnage. Une incompréhension peut persister. Une intervention peut calmer la situation, la laisser au même endroit ou faire évoluer l’état de la personne que j’incarne.
Mon travail consiste alors à demeurer suffisamment présent pour laisser cette interaction avoir un effet réel sur moi, sans jamais oublier les paramètres de l’exercice. C’est beaucoup plus subtil qu’une improvisation où tout est permis.
Je dois aussi résister à un réflexe assez naturel chez les acteurs : aider son partenaire. Sur scène ou devant une caméra, on cherche souvent à nourrir l’autre comédien, à lui donner quelque chose sur lequel rebondir. Dans une simulation, offrir spontanément une information que le personnage ne devrait pas donner peut complètement changer ce que la personne devant moi doit découvrir par elle-même. Il faut donc parfois retenir, laisser un silence, ne pas faciliter la conversation et ne pas devenir, sans s’en rendre compte, une sorte de souffleur déguisé en personnage.
Jouer la détresse sans fabriquer un personnage spectaculaire
Certaines des simulations que je préfère mettent en présence un policier et une personne en détresse psychologique ou dont l’état mental est perturbé. L’ENPQ offre notamment des formations en désescalade comportant un volet pratique consacré aux interventions auprès de personnes dont l’état mental est perturbé. J’ai moi-même été appelé à plusieurs reprises à Nicolet pour participer à des mises en situation de ce genre.
Pour un acteur, c’est un terrain de jeu exceptionnel. Mais c’est aussi un terrain où la caricature serait particulièrement facile — et particulièrement mauvaise.
Une personne en détresse psychologique n’est pas une collection de comportements étranges à montrer au participant. Elle peut avoir peur, être confuse, comprendre certaines choses et en interpréter d’autres complètement de travers. Elle peut se méfier, vouloir être aidée tout en refusant ce qu’on lui propose, être agitée ou, au contraire, presque complètement refermée.
Le travail intéressant consiste à comprendre suffisamment la logique intérieure du personnage pour que ses réactions semblent venir de quelque part. À partir de là, je peux réellement écouter l’intervenant et laisser ce qu’il fait influencer la rencontre.
Certaines de ces scènes peuvent durer suffisamment longtemps pour qu’on cesse rapidement d’être dans une série de réactions préparées. On habite le personnage, on écoute, on s’adapte, et on doit parfois maintenir un état émotionnel complexe pendant toute la rencontre sans le pousser artificiellement. Pour moi, c’est du jeu d’acteur à l’état presque pur.
Recommencer sans devenir mécanique
Puis arrive le deuxième défi : recommencer. Et parfois recommencer encore.
Si plusieurs policiers vivent successivement une même mise en situation, chacun doit autant que possible rencontrer une situation équivalente. Le personnage ne peut pas être extrêmement coopératif avec le premier participant et beaucoup plus difficile avec le suivant simplement parce que j’ai envie d’essayer autre chose.
Il faut donc garder le contrôle de plusieurs variables : ce que le personnage donne spontanément, son état général, certaines informations, certaines actions prévues et les limites à l’intérieur desquelles il peut évoluer. Cette répétabilité fait partie intégrante du travail de simulation. Les mêmes mises en situation peuvent être reprises avec plusieurs participants ou plusieurs cohortes, ce qui exige une réelle cohérence de la part des interprètes.
Mais il y a un piège. À force de répéter, on peut commencer à anticiper. On sait presque quelle question devrait arriver, on sent venir certains moments, et pourtant il faut empêcher cette connaissance de contaminer la rencontre suivante. La personne devant moi vit peut-être cette situation pour la première fois. Mon personnage aussi doit la vivre comme si c’était la première fois.
C’est une discipline que je trouve extrêmement utile comme acteur : reproduire avec précision sans reproduire mécaniquement.
Une autre forme de continuité
Cette capacité à refaire une situation tout en restant vivant me rappelle beaucoup certains défis de tournage.
Au cinéma, la continuité peut demander de reprendre une scène des heures plus tard, parfois sous un autre angle, tout en retrouvant sensiblement le même état, le même rythme et les mêmes actions. En simulation, le principe est différent, mais le muscle utilisé est assez proche.
Il faut se rappeler où l’on se trouve émotionnellement, ce que le personnage sait, ce qu’il ne sait pas, ce qu’il vient de vivre et ce qu’il est censé faire. Ensuite, il faut laisser quelque chose de nouveau se produire à l’intérieur de ces paramètres.
Pour moi, ce travail se situe donc quelque part entre le jeu scénarisé, l’improvisation, la continuité et ce qu’on pourrait presque appeler une précision comportementale. Ce n’est pas souvent qu’un contrat permet de travailler toutes ces choses en même temps.
Quand le corps devient lui aussi un outil de simulation
Toutes les mises en situation ne reposent évidemment pas principalement sur le dialogue. Certaines ont une dimension beaucoup plus physique et c’est là que mon expérience de cascadeur devient utile.
Dans ce contexte, le travail change. Il faut conserver la crédibilité de la situation tout en étant extrêmement conscient de son corps, de l’environnement et des paramètres de sécurité établis par les responsables de la formation. Certaines simulations nécessitent également du matériel de protection.
Je resterai volontairement très général sur cette partie. Les méthodes d’intervention policière et les mécanismes précis des exercices n’ont rien à faire dans un article comme celui-ci. Ce qui m’intéresse est ce que cela demande à l’interprète.
Il faut parfois répéter une action physique de façon constante, réagir avec suffisamment de réalisme, être engagé sans perdre le contrôle et comprendre la différence entre donner l’impression d’une situation chaotique et créer réellement du chaos. C’est une compétence de cascade très fondamentale : ce qui paraît incontrôlé doit souvent être, en réalité, extrêmement contrôlé.
Les documents publics de la Ville de Montréal montrent d’ailleurs que le SPVM utilise depuis plusieurs années des services professionnels de comédiens et de cascadeurs dans différentes formations policières, notamment par l’intermédiaire de Communication Michel Verret, avec qui j’ai moi-même obtenu plusieurs de ces contrats. Dans mon propre parcours, cette alternance entre travail de comédien et travail de cascadeur fait réellement partie de cette activité.
De véritables environnements de simulation
Au fil des années, ce travail m’a amené dans plusieurs milieux de formation. J’ai notamment participé à des activités liées au SPVM, travaillé à plusieurs reprises à l’ENPQ à Nicolet et pris part à des simulations au Centre de formation du Service de police de l’agglomération de Longueuil, à Boucherville. J’ai également participé à des formations policières à Laval.
L’ENPQ assume ouvertement cette logique d’apprentissage par expérience : poste de police-école, installations reproduisant différents contextes de travail, sorties policières et Service des comédiens font partie de son approche pédagogique. Le SPVM indique lui aussi publiquement faire appel à des comédiens professionnels dans certaines formations liées notamment à la communication et à la désescalade. À Boucherville, le SPAL dispose également d’un centre consacré à l’acquisition et au maintien des compétences policières, et son rapport annuel fait état de formations pratiques en communication et en intervention de crise.
Vu de l’extérieur, on pourrait facilement imaginer que la formation policière se déroule principalement dans des salles de cours. La réalité est évidemment beaucoup plus vaste. À un certain moment, les connaissances doivent rencontrer une situation, et une situation devient beaucoup plus humaine lorsqu’une vraie personne répond en face.
Un travail qui s’inscrit dans une pratique bien réelle
Le recours à des mises en situation, à des comédiens et à l’apprentissage expérientiel fait partie de plusieurs programmes de formation policière au Québec. La Presse a notamment documenté certaines de ces approches.
Un cousin proche : la simulation en milieu correctionnel
J’ai également travaillé dans un environnement parallèle : la formation des agents des services correctionnels. La distinction est importante, parce qu’un agent des services correctionnels n’est pas un policier. Mais pour le comédien, plusieurs principes se rejoignent.
Les formations peuvent elles aussi utiliser des plateaux de simulation, des personnages, des scénarios répétés et des interactions qui doivent rester crédibles d’un groupe à l’autre. Dans certaines de ces activités auxquelles j’ai participé, les rôles étaient même distribués sur place et rien n’était à apprendre mot pour mot. Il fallait comprendre rapidement le personnage et la situation, puis entrer dans l’exercice.
Des contrats publics du gouvernement du Québec parlent explicitement de comédiens utilisés pour des mises en situation représentatives de la réalité de la pratique et pour des mises en situation complexes dans la formation correctionnelle. Encore une fois, l’acteur n’est pas là pour enseigner. Il est là pour rendre l’apprentissage concret.
Un drôle de laboratoire pour un acteur
Plus j’y pense, plus je trouve que ce travail réunit une quantité étonnante de compétences que j’utilise ailleurs dans mon métier : apprendre rapidement un personnage, respecter un texte lorsqu’il doit être précis, mémoriser des actions, maintenir une continuité, improviser lorsque la situation l’exige, écouter réellement son partenaire, adapter son jeu sans perdre son objectif, moduler une émotion plutôt que simplement l’afficher, répéter une scène sans devenir mécanique, travailler physiquement tout en conservant le contrôle.
Et surtout, comprendre que la meilleure performance n’est pas nécessairement celle qui attire l’attention.
Dans certaines simulations, mon travail peut être émotionnellement exigeant ou physiquement intense. Dans d’autres, il consiste essentiellement à écouter et à répondre simplement. Les deux peuvent demander exactement autant de précision.
C’est probablement ce que j’aime le plus dans cette facette de mon métier : elle récompense rarement le comédien qui veut montrer qu’il joue. Elle récompense celui qui arrive à faire oublier qu’il joue.
Une scène où personne n’est spectateur
La comparaison avec un tournage reste amusante. Au cinéma, je sais généralement où se trouve la caméra. Il peut y avoir un texte extrêmement précis. Un réalisateur peut arrêter la scène. Une deuxième prise peut prendre une direction différente. Et plus tard, le montage déterminera ce qui restera.
Dans une simulation, la personne devant moi n’est pas en train de regarder la scène. Elle est dedans. Il n’y a pas de montage qui viendra corriger l’échange.
Lorsqu’une situation est très scénarisée, je dois respecter ce qui a été préparé. Lorsqu’elle est plus ouverte, je dois accepter de ne pas savoir exactement où la conversation va nous mener. Et souvent, le travail le plus intéressant se trouve précisément à la frontière des deux : un cadre rigoureux, une personne imprévisible devant moi et l’obligation de rester vrai.
Être suffisamment crédible pour que l’exercice puisse servir
Je ne saurai probablement jamais ce que ces simulations changent réellement dans la pratique des policiers qui passent devant moi. Ce n’est pas à moi de les évaluer. Lorsque l’exercice se termine, les instructeurs poursuivent leur travail et moi, éventuellement, je retourne à mon point de départ pour accueillir la personne suivante.
Mon travail se résume finalement à quelque chose d’assez simple. Pendant quelques minutes, je dois être suffisamment crédible pour que la personne devant moi ne soit plus seulement en train d’appliquer une théorie. Elle doit avoir quelqu’un à observer, à écouter, à comprendre; quelqu’un qui peut répondre exactement comme prévu dans le scénario ou, parfois, répondre d’une manière qu’elle n’avait pas anticipée; quelqu’un qui lui donne, pendant quelques minutes, une situation suffisamment humaine pour qu’elle puisse apprendre à y intervenir.
Puis on arrête, on replace les choses et on recommence. Pour un acteur, difficile de demander un meilleur laboratoire de jeu.




