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Martin Blais
Nouvelles · Simulation humaine

Quand jouer un patient aide à former ceux qui nous soigneront

À première vue, jouer un patient pour aider à former de futurs médecins, infirmières ou pharmaciens peut sembler être une drôle de branche du métier d’acteur.

Pourtant, depuis quelques années, c’est un travail auquel je participe régulièrement et que je trouve particulièrement intéressant : la simulation humaine dans le domaine de la santé.

Le principe est simple. On me confie un patient – parfois une autre personne faisant partie d’une situation clinique – et je dois l’incarner de façon suffisamment crédible et constante pour permettre à des étudiantes et étudiants de pratiquer dans des conditions qui ressemblent à la vraie vie.

Ils peuvent ainsi apprendre à questionner, examiner, expliquer, rassurer, prendre des décisions ou parfois se tromper, sans qu’un véritable patient ait à servir de terrain d’essai.

Je ne suis évidemment ni médecin, ni infirmier, ni pharmacien. Et c’est justement là que mon travail commence.

Mon rôle consiste à placer un être humain de l’autre côté de la rencontre.

Un patient qui n’est pas malade… mais qui doit être crédible

À l’Université de Sherbrooke, cette approche porte un nom que j’aime beaucoup : le Programme de simulation humaine et de participation citoyenne, ou PSHPC.

Le principe repose sur la participation de membres de la communauté qui sont recrutés, formés et accompagnés afin de contribuer à la formation des futurs professionnels de la santé.

Certains deviennent des patients standardisés et apprennent des situations cliniques précises. D’autres peuvent participer comme patients formateurs ou mettre à contribution leur propre expérience.

Et il n’est pas nécessaire d’être acteur pour faire ce travail.

Je trouve cette distinction importante parce qu’elle permet de comprendre ce qu’est réellement la simulation humaine : ce n’est pas un spectacle médical.

Comme acteur, mon objectif n’est surtout pas de livrer une performance mémorable.

Si quelqu’un sort d’un ECOS – un examen clinique objectif structuré – en se disant : « Quel acteur extraordinaire! », j’ai probablement raté quelque chose.

Le véritable objectif est de devenir un partenaire suffisamment crédible, précis et constant pour que la personne devant moi puisse faire son travail, oublier pendant quelques minutes qu’elle participe à une simulation et commencer à traiter la situation comme une véritable rencontre humaine.

Le drôle de défi pour un acteur : recommencer pareil

Au cinéma, deux prises légèrement différentes peuvent être intéressantes. Une intention qui évolue, une réaction inattendue, un petit accident de jeu peuvent même améliorer une scène.

En simulation clinique, cette variation peut devenir un problème.

Lorsqu’un examen fait passer plusieurs étudiants devant le même cas, chacun doit essentiellement rencontrer le même patient.

Même histoire.

Mêmes symptômes.

Même quantité d’information offerte spontanément.

Même réaction aux bonnes questions.

Même hésitation lorsqu’une information ne doit être révélée que si l’étudiant pense à la demander.

C’est là que le mot standardisé prend tout son sens.

Le Centre de simulation Steinberg de l’Université McGill, qui travaille avec un important bassin de patients standardisés – dont plusieurs acteurs professionnels – décrit justement ce travail comme la reproduction précise et constante des caractéristiques d’un patient dans un scénario donné.

Avant une activité, il peut donc y avoir du travail à la maison, une formation, puis une répétition. Lorsque plusieurs personnes jouent le même personnage, il faut s’entendre sur une foule de petits détails pour que l’expérience demeure équitable d’un étudiant à l’autre.

Ça fait appel à des muscles d’acteur que j’aime particulièrement : l’écoute, la mémoire, la concentration, l’observation, le comportement plutôt que la démonstration…

Et surtout cette capacité assez étrange à refaire sensiblement la même chose encore et encore sans commencer à la jouer mécaniquement.

Certaines situations offrent toutefois un terrain de jeu assez exceptionnel pour un acteur.

Il m’arrive par exemple d’incarner un patient en détresse psychologique dans des rencontres qui peuvent durer vingt-cinq ou trente minutes. À cette échelle, on n’est évidemment plus dans une succession de quelques réponses apprises. Il faut habiter un personnage pendant toute la rencontre, écouter réellement ce que la personne devant nous dit, réagir à ses questions et à sa façon d’intervenir, tout en respectant précisément les paramètres du scénario.

C’est une forme de longue improvisation, mais une improvisation balisée.

Je sais ce que mon personnage a vécu, ce qu’il ressent, ce qu’il peut révéler, ce qu’il garde pour lui et comment certains éléments doivent évoluer selon les interventions de l’étudiant. À l’intérieur de ce cadre, il reste pourtant énormément d’espace pour écouter, ressentir et réagir véritablement.

Et il faut ensuite être capable de recommencer avec la personne suivante sans que le cas dérive progressivement vers autre chose.

Ce sont probablement les simulations que je préfère. Elles réunissent deux choses qui pourraient sembler contradictoires : une grande liberté de jeu et une exigence de précision presque absolue. Pour un acteur, c’est un exercice assez fascinant.

Du côté de la médecine

Une partie de mon expérience s’est faite auprès d’étudiants et de résidents en médecine.

Il peut notamment s’agir d’un ECOS.

Le principe ressemble un peu à un circuit. L’étudiant entre dans une salle, prend connaissance d’une situation clinique et dispose d’un temps déterminé pour accomplir certaines tâches : questionner le patient, recueillir son histoire, effectuer ou expliquer un examen physique, communiquer son raisonnement ou parfois annoncer et expliquer quelque chose de difficile.

Puis la station se termine.

Le candidat sort.

Quelques instants plus tard, on recommence avec quelqu’un d’autre.

De mon côté, le travail commence évidemment avant cette journée. Il faut recevoir et apprendre le cas, comprendre ce que le patient sait, ce qu’il ignore, ce qu’il offre spontanément et ce qu’il ne révélera que si on lui pose la bonne question. Selon les situations, il peut aussi y avoir une formation et une répétition avec les autres participants.

Certains scénarios comprennent également des éléments d’examen physique.

Mais la simulation humaine ne signifie pas nécessairement « jouer la maladie ».

J’ai par exemple participé à une activité où des résidents en médecine familiale et en médecine d’urgence pratiquaient l’échographie du cœur et de l’aorte.

Cette fois-là, mon rôle était beaucoup plus simple.

J’étais essentiellement… le corps humain disponible.

Pas de personnage élaboré. Pas d’émotion particulière à reproduire. Il fallait simplement permettre à des médecins de pratiquer correctement une technique sur une vraie personne avant d’avoir à la réaliser dans un contexte où les enjeux sont autrement plus importants.

J’aime beaucoup cette dimension du travail.

Parfois, être utile consiste simplement à être là.

Du côté des soins infirmiers

J’ai également découvert à quel point la simulation humaine occupe une place importante dans la formation infirmière.

J’ai notamment participé à un ECOS destiné à des infirmières poursuivant une formation de maîtrise vers la pratique d’infirmière praticienne spécialisée en soins de première ligne.

Là encore, connaître les « répliques » est loin d’être suffisant. La personne doit pouvoir m’observer, me questionner, interpréter mes réponses, parfois m’examiner et intégrer tout ce qu’elle découvre à son jugement clinique.

L’Université de Sherbrooke utilise d’ailleurs la simulation humaine dans ses programmes de sciences infirmières pour travailler notamment l’entrevue de santé, l’évaluation de la douleur, l’examen clinique et, plus largement, le développement du jugement clinique.

Certaines simulations peuvent aussi devenir considérablement plus imposantes. Le programme organise par exemple des exercices de code orange, c’est-à-dire des scénarios simulant l’arrivée massive de blessés.

On change alors complètement d’échelle. Plusieurs patients. Du maquillage. Des blessures simulées. Du faux sang. Du bruit. De l’information partielle. Des priorités qui changent.

Exercice de simulation humaine avec des comédiens incarnant des patients blessés
Marie-Hélène Gosselin et Martin Blais lors d’un exercice de simulation humaine

Ces images de simulation humaine montrent, d’une part, le comédien Louis-Philippe Desjardins incarnant un blessé avec un fragment simulé à la cuisse et, d’autre part, Marie-Hélène Gosselin et moi dans un autre contexte de simulation. Louis-Philippe est un partenaire de jeu avec qui j’ai déjà tourné à quelques reprises et que je recroise aussi lors de simulations humaines avec la police; Marie-Hélène est elle aussi une excellente comédienne qui participe à ce type d’exercice.

Le défi n’est plus seulement de mener correctement une entrevue avec un patient. Il faut aussi trier, collaborer, prendre des décisions et demeurer fonctionnel alors que plusieurs choses se produisent en même temps.

Ça reste une simulation. Mais pendant quelques instants, l’environnement fait tout pour que le cerveau cesse de le considérer comme tel.

Et la pharmacie? Beaucoup plus clinique qu’on pourrait l’imaginer

C’est probablement l’un des volets que les gens associent le moins spontanément au travail d’un comédien.

Pourtant, j’ai également travaillé comme patient simulé dans des ECOS de pharmacie à l’Université de Montréal.

On imagine facilement le pharmacien derrière son comptoir, mais sa pratique comporte évidemment une dimension clinique et humaine considérable.

Dans une station de simulation, le futur pharmacien ne répond donc pas simplement à une question théorique sur un médicament.

Il doit interagir avec quelqu’un.

Recueillir l’information pertinente.

Comprendre ce que cette personne prend déjà comme médicaments.

Identifier un problème possible.

Expliquer clairement une situation.

Conseiller.

Rassurer lorsque c’est approprié.

Ou parfois communiquer avec un autre professionnel de la santé.

Le programme de Pharm.D. de l’Université de Montréal comprend d’ailleurs des activités de simulation professionnelle précisément pour travailler ce genre de compétences.

Pour moi, le processus ressemble à celui des autres simulations : je reçois le dossier du patient, j’apprends ce qu’il connaît de sa situation et les informations que je ne dois fournir que lorsqu’on me pose certaines questions. Nous répétons ensuite afin que les différentes personnes incarnant le même patient présentent une situation aussi comparable que possible.

J’ai également participé aux ECOS du Bureau des examinateurs en pharmacie du Canada, le PEBC.

Cette fois, on ne parle plus simplement d’une activité pédagogique à l’intérieur d’un programme universitaire. L’ECOS fait partie du processus national d’évaluation menant à la qualification des pharmaciens.

Les stations peuvent reproduire des situations courantes ou plus critiques et placer le candidat devant un patient, un proche ou même un autre professionnel de la santé simulé.

J’ai fait ce travail en français et en anglais.

Et lorsqu’on répète la même station pendant une bonne partie de la journée avec différents candidats, on comprend rapidement pourquoi la standardisation est essentielle.

La personne qui entre dans la salle à quinze heures mérite exactement la même chance que celle qui est passée à huit heures trente.

Même si, de mon côté, j’en suis rendu à raconter la même histoire pour la quinzième fois.

Des centres entièrement consacrés à la simulation

Ces activités ne sont évidemment pas propres à une seule université.

L’Université de Montréal possède par exemple le Centre d’apprentissage des attitudes et habiletés cliniques, le CAAHC, un important environnement de simulation lié à la Faculté de médecine. On y trouve des salles reproduisant différents contextes cliniques, des espaces d’entrevue, des mannequins de haute fidélité et toute une infrastructure conçue pour permettre aux étudiants et aux professionnels de pratiquer dans des situations contrôlées.

La Faculté des sciences infirmières de l’Université de Montréal utilise elle aussi la simulation clinique dans la formation.

McGill possède pour sa part le Centre de simulation et d’apprentissage interactif Steinberg, où se côtoient différentes disciplines de la santé et où des patients standardisés sont recrutés et formés spécifiquement pour ce genre de travail.

Ce que je trouve fascinant, c’est justement l’ampleur de ces infrastructures.

On pourrait croire qu’il s’agit simplement de demander à quelqu’un de s’asseoir dans une salle et de prétendre avoir mal quelque part.

En réalité, derrière une bonne simulation se trouvent souvent des enseignants, des cliniciens, des spécialistes de la simulation, des techniciens, des coordonnateurs, des évaluateurs et des participants humains qui doivent tous contribuer à rendre quelques minutes de rencontre suffisamment crédibles pour permettre un véritable apprentissage.

Un petit rôle dans quelque chose de beaucoup plus grand

Ce que j’aime probablement le plus de la simulation humaine, c’est de savoir exactement quelle est ma place.

Je ne suis pas celui qui enseigne la médecine.

Je ne décide pas si l’étudiant a posé les bonnes questions.

Je ne diagnostique personne.

Et je ne prétends surtout pas posséder le savoir des enseignants et des professionnels qui conçoivent ces activités.

Je suis celui qui leur donne quelqu’un devant qui exercer ce savoir.

Quelqu’un qui répond.

Qui hésite.

Qui ne comprend pas toujours la question du premier coup.

Qui s’inquiète.

Qui peut avoir mal, avoir peur, être impatient, gêné ou simplement avoir besoin qu’on lui explique mieux ce qui est en train de se passer.

Et pendant quelques minutes, ce « quelqu’un » doit sembler suffisamment réel pour que la personne devant moi cesse de réciter ce qu’elle a appris et commence à communiquer avec un être humain.

C’est une utilisation assez discrète du métier d’acteur.

Il n’y a pas de public.

Pas de générique.

Et généralement aucune image à montrer après coup.

La confidentialité fait d’ailleurs naturellement partie de ce travail. Les scénarios d’évaluation et, surtout, ce qui se passe avec les étudiants ou les candidats n’ont pas à sortir de la salle.

Mais il m’arrive d’en ressortir avec une satisfaction assez particulière.

Parce que, quelque part pendant cette journée, un futur médecin, une future infirmière ou un futur pharmacien a peut-être essayé quelque chose pour la première fois.

Peut-être hésité.

Peut-être posé la mauvaise question.

Peut-être oublié quelque chose.

Et peut-être appris de cette erreur devant moi plutôt que devant son premier véritable patient.

Ça me semble être une très belle façon, pour un acteur, de se rendre utile.